"C’est pas facile à dire, mais comme on l’a pressenti depuis des mois, comme on vous l’a annoncé dernièrement, Photo Hall, les amis, c’est terminé", c'est avec ces mots que Pascal Strube, secrétaire permanent FGTB Brabant Wallon, a annoncé la nouvelle de la fermeture prochaine de Photo Hall aux employés. Le groupe international photo et multimédia, né en Belgique en 1964, cherche depuis plusieurs mois à se débarrasser de sa filiale Photo Hall en Belgique et au Luxembourg (où elle porte le nom de Hifi International).

 

Photo Hall: des pertes de plus d'un million d'euros en 2011

L'entreprise en grande difficulté financière (pertes de 1,2 million d'euros en 2011) qui compte 83 magasins et occupe 350 travailleurs dans notre pays a été mise sous protection judiciaire, à l'abri de ses créanciers, au mois de juillet dernier. À l'époque, la direction indiquait qu'il existait plusieurs pistes de repreneurs. C'était l'été. Aujourd'hui, c'est l'automne, les feuilles mortes tombent, le mois d'octobre touche à sa fin et les mandataires du tribunal du commerce de Bruxelles n'ont trouvé aucun repreneur global.

 

Repreneurs: la chaîne Krëfel seulement intéressée par les magasins au Luxembourg 

Krëfel avait bien mis sur la table 1,5 million d'euros pour les magasins du Luxembourg et certaines boutiques belges. Mais les quatre banques de Photo Hall (BNP Paribas Fortis, Belfius, KBC et Société Générale Luxembourg) avaient rejeté l'offre jugée beaucoup trop basse. Du coup, la chaîne belge était revenue vendredi passé avec une nouvelle proposition: 2,8 millions mais, cette fois, pour la seule enseigne luxembourgeoise, Hifi International (16 magasins). Celle-ci constitue une opportunité plus intéressante pour la chaîne Krëfel qui n'est pas implantée chez nos voisins.

 

Dépeçage

Quid des succursales belges ? Ce jeudi à 10h, les mandataires du tribunal du commerce de Bruxelles ont dévoilé aux syndicats, les noms des repreneurs. Il y en aurait quelques-uns. Mais qui ne reprendraient qu'un ou quelques magasins, dans les meilleurs endroits (on trouve des Photo Hall dans certaines galeries et artères commerciales parmi les plus fréquentées du pays), et pour, peut-être, y vendre tout autre chose que de l'électronique. Photo Hall sera en quelque sorte dépecée comme une carcasse de viande, les prédateurs se nourrissant des meilleures pièces, le reste étant laissé à l'abandon dans la savane libérale.

 

"Emporté par la fièvre du capitalisme à 79 ans"

L'après-midi, les travailleurs, qui ont fermé leur magasin, se sont réunis en assemblée générale. Ils ont été informés de la situation par les syndicats:  trois candidats repreneurs pour reprendre 8 travailleurs sur 350... Bref, l'heure n'était pas à la fête. "On a emmené une couronne et un cercueil", nous a dit Pascal Strube. L'invitation à participer à l'assemblée avait été rédigée par les syndicats SETCa et LBC (flamand) comme un faire-part. "Les travailleurs de l'entreprise ont la lourde tâche de vous annoncer avec douleur, la disparition de la société PHOTO HALL MULTIMÉDIA, emportée par la fièvre du capitalisme à 79 ans", annonçait la lettre avant d'ajouter qu'un registre de condoléances serait à disposition et qu'un discours sera prononcé. Cette journée était décrétée "journée de deuil" pour l'entreprise.

 

Deadline fixée au 30 novembre

L'audience prévue vendredi devant le tribunal du commerce de Bruxelles dans le dossier Photo Hall a été reportée, les négociations avec trois candidats-repreneurs étant toujours en cours. Le jugement est attendu le 9 novembre. "La deadline, c'est le 30 novembre. Pour cette date-là, tout doit être bouclé", a indiqué Pascal Strube. Les effets de la loi sur la continuité des entreprises s'arrêtent dès le 15 novembre, et un accord est intervenu entre direction de Photo Hall et syndicats pour assurer le paiement des salaires jusqu'à cette date. 

 

Les bénéfices de Photo Hall auraient principalement servi à renflouer une branche malade de Spector

Mais il est temps de revenir sur ce mot, "criminel", prononcé par le représentant syndical. Des victimes, il y en a certes, comme le rappelle le faire-part: "Dans sa disparition la société Photo Hall entraîne avec elle ses 83 filiales et plongent les 350 familles qui en dépendaient dans la tristesse et les difficultés financières". "Au total, ce sont donc 1000 personnes", assène le syndicaliste, comptant conjoints et enfants. Mais il n'a pas utilisé le terme "criminel" au seul regard du bilan social. Derrière ce désastre, il y a surtout une logique, une stratégie, une habitude injuste de la part de Spector qui a perduré une décennie vis-à-vis de sa filiale Photo Hall, estime Pascal Strube. Il s'explique.

La firme Spector, née en Belgique en 1964, était spécialisée dans le tirage photo. Comme tant d'autres, elle a mal pris le virage du numérique dans les années 90. Heureusement, Spector avait acquis les magasins Photo Hall (petite société familiale démarrée dans les années 30 et qui n'a cessé de grandir) en 1996. Selon Pascal Strube, les bénéfices engrangés par Photo Hall ont servi à renflouer la branche Imagerie et Spector dans son ensemble pendant plus de dix ans. "On servait de tiroir-caisse", résume notre interlocuteur.

Leurs bénéfices transférés vers la branche du groupe mal en point, les magasins Photo Hall se voyaient dès lors privés des investissements nécessaires à leur développement et, notamment, à leur remodelage: "1,5 million d'euros par semestre pendant 10 ans", chiffre le syndicaliste scandalisé. Puis, la crise est arrivée, mais aussi de rudes concurrents comme Mediamarkt et la pression sur les prix. Dès lors, c'est Photo Hall qui a commencé à souffrir. Avec 141 millions d'euros en 2011, les magasins assuraient toujours les ¾ du chiffre d'affaires du groupe Spector mais la marge bénéficiaire était, elle, négative. Les magasins Photo Hall perdent de l'argent. Comme la division Imagerie dans les années 90. Mais il n'y aura pas de transfert en sens inverse, pas d'échange de bons procédés, la branche Imagerie ne sera pas utilisée pour sauver la branche retail en Belgique et au Luxembourg. Une seule option possible dès lors: couper la branche. La société Spector a donc acquis et pressé le fruit juteux Photo Hall pour sauvegarder son activité de base d'imagerie avant de jeter à la poubelle le fruit lorsqu'il est devenu sec.

 

Le syndicaliste souhaite que l'entreprise dépose le bilan: "C'est le monde à l'envers"

C'est la version du syndicaliste. Le directeur de Photo Hall nous a indiqué pour sa part ne pas vouloir entrer dans une discussion autour de ce scénario. "Je pense que c'est incorrect mais il faut se tourner vers la direction de Spector Photo Group", nous a déclaré monsieur Dierickx, le manager général de Photo Hall. Cette version n'est cependant guère improbable. Ce genre d'histoires a été  vécu à travers le monde par des milliers de petites sociétés bénéficiaires rachetées par de plus grosses. Le fruit pressé est donc jeté aujourd'hui, avec, en passant, ses centaines d'employés, dont certains affichent 30 ans d'expérience au compteur. Pascal Strube songe à ces derniers. Si demain une chaîne textile reprend un magasin, il les imagine mal devenir vendeur de vêtements. Cela ne lui inspire que tristesse. Dès lors, le syndicaliste en est arrivé à souhaiter que l'entreprise dépose le bilan. Afin qu'un curateur soit nommé et que l'ensemble des collaborateurs puissent disposer d'un C4 en bonne et due forme et accéder aux allocations de chômage. "C'est le monde à l'envers" regrette-t-il, incrédule d'en être amené à un tel souhait.

Et au bout du compte ? Au bout du compte, soupire-t-il, c'est la collectivité qui va payer le "crime" de Spector. 

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