Chevilles pliées, caisse sur l'épaule, en équilibre sur une terrasse étroite: les vendanges en Côte-Rôtie frôlent l'acrobatie, à l'image du labeur quotidien sur ce vignoble escarpé du sud de Lyon, condamné à l'excellence par ses coûts de revient.

Au Combard, coteau plein sud où la pente culmine à 60%, Gilles Barge a installé en 2003 l'unique monorail de France utilisé dans des vignes. Cet engin de fabrication suisse, monté sur un rail forgé sur mesure, allège la tâche en descendant les grappes.

La mécanisation s'arrête là. Les vendangeurs, habitués du domaine pour la plupart, s'aident de la main dans les passages les plus abrupts. Sécateur en main, ils gardent un oeil vigilant sur les murets parfois hauts de trois mètres.

"On est dans l'endroit le plus difficile à travailler de France. Mais si les vignes y sont depuis 24 siècles, c'est qu'il doit y avoir quelques raisons de faire du vin", euphémise Gilles Barge, qui préside le syndicat local des vignerons.

Sur les hauteurs d'Ampuis, berceau de l'appellation, les ceps dorent au soleil et le vent du Sud, avivé par le Rhône, prévient la pourriture. Au sol, une rocaille épaisse où calcaire et schiste se teintent de silice et d'oxyde de fer.

Cuir et fleurs

La syrah, cépage rouge épicé et tannique, s'y adoucit au contact du viognier blanc. Ses notes de cuir et de sous-bois, sensibles avec le temps, se mêlent aux arômes de fleurs et de pêche du cépage-roi du Condrieu voisin.

"On met tous moins de viognier que les 20% autorisés par l'appellation. C'est une petite touche, comme le morceau de beurre sur des patates cuites à l'eau", image Gilles Barge, en quête de "finesse" pour ses crus.

Ce breuvage élégant, plusieurs fois salué par un 100/100 du guide américain Parker, a pourtant failli disparaître. Créé par les Romains, tôt distingué à l'étranger par ses aptitudes à la garde, il a survécu de peu à la Première guerre mondiale.

Eté 1914: les vignerons, qui exploitent 300 hectares de coteaux, "partent se faire découper ailleurs", rappelle Gilles Barge. Entre les morts, les estropiés et les enfants qui ne naissent pas, les bras manquent pour plusieurs décennies.

La broussaille envahit le vignoble, ramené à 70 hectares et concurrencé par les cerisiers et les plants de pommes de terre. Progressive, la renaissance attend l'arrivée dans les années 1970 d'une poignée de jeunes, décidés à replanter.

"La pénibilité ne se vend pas"

"Il a fallu 40 ans pour arriver aux 285 hectares actuels. Encore quelques années et on aura terminé. Il y aura sans doute, alors, des rapprochements parmi la centaine d'exploitants", résume Gilles Barge, parti arracher les ronces dès 1974.

Son dernier coteau, le Combard, illustre ce travail de forçat. Tirer du vin de ces deux hectares envahis par les arbres a pris 12 ans, alors qu'on peut "planter 50 hectares en une seule année dans les vignobles mécanisables".

Très coûteuse à produire, l'appellation écoule "sans difficulté" sa centaine d'hectolitres annuels, en France comme à l'export (un tiers des ventes), riche de son "image prestigieuse", explique Brice Eymard, responsable des études économiques chez Inter-Rhône.

Le vignoble séduit moins les nouveaux riches russes ou chinois que "les très grandes appellations, Bordeaux ou Châteauneuf-du-Pape", mais profite de la notoriété de ses grands négociants, Guigal ou Chapoutier, souligne l'économiste.

Pour Gilles Barge, la Côte-Rôtie, dont on trouve difficilement une bouteille à moins de trente euros, n'a guère le choix: "C'est pénible à exploiter, mais la pénibilité ne se vend pas. Si le produit ne fait pas la différence, le consommateur se tournera vers autre chose".