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Quand un musée cherche à percer le regard des visiteurs

Quand un musée cherche à percer le regard des visiteurs
Le musée du Louvre-Lens à Lens le 8 décembre 2012PHILIPPE HUGUEN
 

Que perçoit le public face à un tableau? Pour le savoir, des scientifiques vont équiper 600 visiteurs du musée du Louvre-Lens d'une tablette numérique, afin qu'ils entourent ce qui leur paraît important dans une sélection d'oeuvres.

A l'occasion de l'exposition "Le Mystère Le Nain", qui se tiendra du 22 mars au 26 juin, des volontaires de tous âges, seuls ou en groupe, effectueront la visite avec une tablette dans les mains. A charge pour eux de s'exprimer par le trait à propos de sept oeuvres des frères Le Nain, trois peintres picards du XVIIè siècle.

Avec leur doigt, les visiteurs devront entourer les éléments picturaux qui leur sembleront essentiels, par exemple dans le tableau "Famille de paysans" de Louis Le Nain. Qu'est-ce qui capte en priorité leur attention? Le regard des paysans? Le verre de vin? La miche de pain?

Les tracés, enregistrés et traités grâce à une application baptisée Ikonikat, permettront aux chercheurs de savoir si l'attention d'un visiteur "se porte réellement sur les éléments jugés les plus dignes d'intérêt" par les spécialistes, explique le CNRS (Centre national de la recherche scientifique).

Le sociologue Mathias Blanc, qui travaille pour une unité CNRS/Université de Lille 3 et mène le projet, a préféré l'approche par le dessin à celle d'un questionnaire demandant aux visiteurs de dire ce qu'ils avaient vu. Cela afin d'éviter l'éventuel obstacle de la maîtrise du vocabulaire.

L'application Ikonikat a déjà été expérimentée au Palais des Beaux-Arts de Lille en 2016 avec des groupes scolaires confrontés notamment au "Jugement de Salomon" (1785) de Jean-Baptiste Wicar, dans lequel le roi d'Israël statue avec sagesse sur un différend entre deux femmes à propos d'un bébé.

- 'Adapter le discours' -

Les chercheurs ont relevé une nette différence entre les élèves qui avaient découvert l'oeuvre dans le cadre d'un programme éducatif et ceux qui la voyaient pour la première fois. Les premiers ont bien repéré les éléments représentant la justice (le roi Salomon a la main sur le coeur et le bras tendu).

Les seconds se sont focalisés sur le glaive menaçant et les bébés. "Pour eux, la scène n'était que violence. Soit carrément le contraire de ce qu'entend dire l'oeuvre", déclare à l'AFP Mathias Blanc.

Les chercheurs ont aussi présenté à une classe de CM2 de Strasbourg et à leurs enseignants une reproduction de "La Laitière", le chef-d'oeuvre de Vermeer, actuellement exposé au Louvre.

Les adultes ont porté leur intérêt en priorité sur la laitière - le sujet - alors que les enfants ont montré d'abord le pot qui se remplit de lait et les mains de la jeune servante, privilégiant l'action.

"Ikonikat doit aider à adapter le discours muséal aux différents publics", souligne Mathias Blanc.

"Les données recueillies peuvent permettre d'intégrer davantage de points de vue dans les visites, de présenter différemment les oeuvres", dit-il.

En outre, le regard du public non averti "permet de décentrer le regard expert et de l'interroger".

"Dans certains cas, le regard des visiteurs peut permettre de redécouvrir un détail d'une oeuvre qui ne faisait pas l'objet d'une attention particulière de la part des spécialistes", note le chercheur.

Pour la directrice du Louvre-Lens, Marie Lavandier, le sens et l'interprétation d'une oeuvre d'art "ne sont pas définis une fois pour toute par l'artiste ni son époque mais ils sont enrichis par chaque regard, chaque visiteur".

Les chercheurs ont prévu de présenter des résultats préliminaires au Louvre-Lens "fin mai, début juin". Les articles scientifiques seront rédigés pour la fin de l'année.

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