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Quand les entreprises belges délocalisent en Inde (2/5): les délocalisations se cachent derrière d’autres noms moins tabous

Délocaliser ses services IT et comptabilité vers l’Inde est une pratique de plus en plus courante dans toutes les entreprises occidentales, et la Belgique n’est pas épargnée. Pour continuer ce dossier RTLinfo.be consacré à ce phénomène, il est nécessaire de savoir de quoi on parle. Le mot délocalisation a fait son temps. Place aujourd’hui à l’outsourcing offshore, qu’on traduit en français par l’externalisation à l’étranger.

On l’a vu hier dans l’article consacré à la restructuration chez Sanoma : prononcer le mot "délocalisation" est une sorte de tabou dans le milieu patronal. "Le plus souvent, lorsqu'une restructuration intervient, les directions n'expliquent pas cette dernière par la délocalisation", témoigne Bruno Bauraind, chercheur au Groupe de Recherche pour une Stratégie économique alternative (Gresea asbl). Ce groupe formé par des ONG, des syndicalistes et des universitaires analyse l'économie internationale.


Les premières délocalisations datent des années 60

Il faut dire que lorsqu’on entend "délocalisation", on imagine directement une usine entière qui ferme chez nous et la même usine qui s’ouvre en Asie, laissant des centaines de travailleurs sans emploi ici, et faisant travailler de pauvres personnes bien au-delà de nos plages horaires pour une misère là-bas.

Mais ça, c’est la vision de base, ancestrale de la pratique. Les premières délocalisations datent en effet début des années 60, selon l’Offshoring Research Network, un réseau international de chercheurs universitaires qui étudient le phénomène des délocalisations.

Longtemps, celles-ci n’ont concerné que des secteurs de faible technologie, dans la manufacture particulièrement. Un "succès" tel qu’aujourd’hui, rares sont les vêtements encore fabriqués dans un pays occidental. Puis ce fut au tour des délocalisations de secteurs plus technologiques, comme la fabrication de voitures ou d’électronique.

Mais il s’agissait toujours de l’arrêt d’une production dans le pays d’origine pour installer celle-ci dans un autre pays aux coûts de production inférieurs.


La crise pétrolière des années 70 change la donne

Très vite cependant, les entreprises ont compris qu’elles avaient aussi intérêt à délocaliser seulement une partie de leur activité. "Depuis les années 70 et la crise pétrolière, le monde est devenu moins prévisible", explique l’économiste et chroniqueur sur Bel RTL Bruno Wattenbergh. A l’époque, les économies des pays occidentaux sont déstabilisées et celles-ci vivent leur première crise économique de l’après-guerre. Résultat : les entreprises comprennent alors que pour survivre, elles ont besoin d’être capables de diminuer leurs charges facilement en temps de crise, et inversement, d’augmenter celles-ci en même temps que leur production en période de croissance.

Les années 70 représentent dès lors un tournant. Depuis cette époque, les entreprises analysent en permanence ce qu’on appelle leur "chaine de valeur", explique Bruno Wattenbergh. La fabrication de n’importe quel produit ou service peut en effet être découpé en plusieurs parties. L’entreprise conserve en son sein les parties qu’elle réalise elle-même très bien, tandis que les fonctions qui n’apportent aucune valeur ajoutée au produit final sont potentiellement sous-traitées. "Les meilleurs exemples sont le nettoyage et le stockage. Toute entreprise a un intérêt" à faire réaliser ces deux tâches par d’autres entreprises spécialisées, détaille notre spécialiste.


On voit arriver le mot "externalisation", la délocalisation d'une partie de l'activité

Débute alors l’ère de la sous-traitance. On demande à une société spécialisée de s’occuper du nettoyage d’une entreprise, des fabriquer certaines pièces pour le produit final qu’on assemble, etc. Cette pratique a été bénéfique à notre pays. "Cela a permis une explosion de la création d'entreprises depuis les années 70, la plupart étant des sous-traitants. C’est finalement l’externalisation qui a créé le tissu de PME que nous connaissons aujourd’hui" en Belgique, précise l'économiste.

Lorsque la sous-traitance est conclue pour une longue durée, on lui préfère le terme d'outsourcing, ou d'externalisation en français. Et quand le sous-traitant est basé à l’étranger, on parle alors d’outsourcing offshore, ou externalisation à l’étranger. Dans les faits, une externalisation à l’étranger, sous son nom plus doux à l’oreille qu’une délocalisation, est pourtant bel et bien "une délocalisation d'une partie de l'activité", détaille Bruno Wattenbergh.


Seule la production partait à l'étranger... jusqu'à l'arrivée des ordinateurs et d'internet

Entre les années 70 et 90, seule la fabrication de produits était externalisée à l’étranger. Puis sont arrivés les ordinateurs et internet. "Quand on a eu la capacité de faire voyager des informations et des données" en quelques secondes, tout un nouveau pan de tâches dans la fameuse "chaine de valeur", qui nécessitaient jusque-là une proximité, a pu également être externalisé à l’étranger.

Tout ce qui fait partie du backoffice administratif en général, et donc l’informatique ou la comptabilité, pouvait désormais être confié à une entreprise à l’autre bout du monde où la main d’œuvre, éduquée cette fois, coûte moins cher. Pour prendre un exemple simple, la personne qui s’occupe des gérer les paiements des employés n’apporte rien au produit final fabriqué par ceux-ci et vendu par l’entreprise. Et recevoir un e-mail de Shanghai ou du bureau d’à-côté prend aussi peu de temps. Pourquoi ne pas dès lors tenter de compresser le coût de ce poste au maximum ?

Au fur et à mesure que la technologie a évolué, le phénomène s’est accéléré, en particulier depuis les années 2000. Désormais, les externalisations à l’étranger concernent de plus en plus souvent les services, avec cette fois des travailleurs qualifiés, voire hautement qualifiés.


D'abord des externalisations en Europe de l'Est, puis désormais en Asie

Et les exemples sont nombreux. Dans les plus marquants, il faut citer les pionniers, les Français d’Alcatel. Dès 1990, la société avait déjà externalisé une partie de sa comptabilité en Roumanie. En Belgique, c’est en 2006 que le grand public a pris conscience de l’ampleur du phénomène. En février de cette année-là, les services financiers et planning d’InBev, jusqu’alors basés à Jupille près de Liège, étaient externalisés vers la République tchèque. Quelque 200 emplois avaient alors été perdus.

Plus récemment, en juillet 2014, Alcatel (devenu Alcatel-Lucent -en cours de rachat par Nokia) a externalisé ses activités de recherche et développement (R&D) dans les "vieilles" technologies 2G et 3G chez l’indien HCL, ne conservant que les activités liées à la 4G en Europe. Et en Belgique, c’est Mobistar qui a finalisé au même moment l’externalisation d’une grande partie de son informatique, y compris le développement de ses applications, vers la société indienne Tech Mahindra. 150 employés en Belgique avaient alors été touchés.

Ces deux exemples récents montrent que ces dernières années, un nouvel eldorado s’est ouvert pour la délocalisation de services: l’Inde. Dans le troisième article de ce dossier Quand les entreprises belges délocalisent en Inde, qui paraitra demain sur RTLinfo.be, nous verrons justement pourquoi ce pays attire bien plus que les autres les entreprises occidentales, et particulièrement pour y installer leurs services informatiques et financiers.

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