Cernée de montagnes qui n'ont rien d'himalayen mais suffisamment hautes pour lui boucher l'horizon, la petite municipalité de 3.500 âmes était jusqu'à présent totalement privée de soleil six mois de l'année, de septembre à mars. Ça, c'était avant. Avant que l'on ne déterre une idée centenaire, aussi vieille que Rjukan, d'installer des miroirs sur une crête à 400 mètres en surplomb du village pour détourner les rayons du soleil vers la place centrale. "L'idée est un peu folle mais la folie est notre marque de fabrique", concède Oeystein Haugan, le coordinateur local du projet.

 

L'idée est vieille d'un siècle, mais la technologie manquait

Rjukan est né il y a un siècle de la volonté d'un industriel norvégien, Sam Eyde, fondateur du géant Norsk Hydro, qui voulait tirer parti d'une énorme chute d'eau pour produire des engrais chimiques. "Quand Rjukan a vu le jour, c'était un peu fou d'établir une communauté au milieu de nulle part avec une si grosse centrale hydroélectrique, des tuyaux si gros et une ligne ferroviaire pour transporter les engrais dans le reste du monde", explique Oeystein Haugan à l'AFP.
 
De 300 habitants disséminés dans des fermes éparses en 1900, l'endroit grimpe à quelque 10.000 habitants en 1913.
 
Très tôt, le paternaliste Sam Eyde reprend à son compte l'idée de réfléchir les rayons solaires pour illuminer le village. "C'est l'un des rares projets qu'Eyde n'a pas réussi à réaliser faute de technologie adaptée", confie le maire Steinar Bergsland. A la place, l'ingénieux patron construira un téléphérique, toujours en service, pour permettre à ses ouvriers d'aller faire le plein de vitamine D sur les hauteurs.

 

L'idée n'a pas toujours reçu un accueil chaleureux

Arrivé de Paris, la ville Lumière, l'artiste Martin Andersen a ressuscité le projet il y a une dizaine d'années. "Plus on s'enfonçait en hiver, plus il fallait sortir de la vallée pour savourer les rayons du soleil. Je me suis dit: pourquoi ne pas déplacer les rayons du soleil plutôt que d'avoir à nous déplacer nous-mêmes?", explique-t-il. L'idée a rencontré son lot d'opposants, perplexes quant à l'utilisation des deniers publics à cette fin plutôt que pour les crèches et les écoles.
 
"Certains ont dit que c'était un projet à la Donald Duck. C'est vrai que c'est un peu délirant mais il faut oser sortir des sentiers battus et défricher de nouvelles voies", souligne le maire.

 

Le coût? 610.000 euros

Les cinq millions de couronnes (610.000 euros) nécessaires ont finalement été réunis, dont quatre millions fournis par des sponsors, et trois miroirs géants de 17 m2 chacun se dressent aujourd'hui au nord de Rjukan. Pilotés par ordinateur, ils suivront en permanence la trajectoire du soleil pour en refléter les rayons vers la place du marché, formant une ellipse d'environ 600 m2. Leur inauguration officielle est prévue le 31 octobre, si les conditions météo sont propices. "Après un bain de soleil, les gens rayonnent eux-mêmes", assure M. Haugan après d'ultimes tests.

 

Un nouveau moyen d'attirer des touristes?

Outre des administrés plus enjoués, les autorités de Rjukan comptent bien capitaliser sur l'énorme attention médiatique soulevée pour attirer davantage de touristes.
 
"On a déjà récupéré plusieurs dizaines de fois notre mise. Peut-être pas en monnaie sonnante et trébuchante dans les caisses municipales mais en publicité et en valeur de marketing", estime Rune Loedoen, chef de l'administration de Rjukan. "Maintenant, c'est à nous de bien gérer ce capital".
 
Fort de son renouveau touristique, Rjukan espère même être inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco en 2015, comme témoin du génie industriel humain.