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De chauffeur poids-lourd à figurant, Manu veut réaliser son rêve mais pas à n’importe quel prix: "Pourquoi devoir se battre quand on fait un travail?"

De chauffeur poids-lourd à figurant, Manu veut réaliser son rêve mais pas à n’importe quel prix:
 

Manu, 39 ans, est ce qu’on pourrait appeler un professionnel de la figuration. Passionné de cinéma, il dénonce le manque de reconnaissance pour ce qu’il considère comme un travail à part entière.

Flic, automobiliste ou homme d’affaires, vous l’avez peut-être déjà vu à l’écran dans un film ou votre série préférée. Lui, c’est le figurant. Vous ne le reconnaîtrez certainement pas dans la rue. Mais son rôle, s’il n’est pas principal, est essentiel. Il participe à l’ambiance et amène de la vie dans les images. Difficile d’imaginer des acteurs se balader dans des rues ou des pièces complètement vides.

Manu est l’un de ses "hommes de l’ombre". Très remonté, il réclame un meilleur statut: "Ras la casquette! Je suis artiste, figurant, silhouette et petit rôle. Il y a de gros soucis dans notre monde", a-t-il écrit via le bouton orange Alertez-nous. "Pourquoi la figuration est-elle considérée comme un travail artistique en France et pas chez nous?".

Au-delà de ce manque de reconnaissance, l’habitant de Sambreville veut aussi révéler des situations qu’il qualifie d’arnaques. "Des silhouettes parlantes payées figuration à 30€ la journée, des prestations de plus de douze heures dépassant les horaires prévus sans compensation". Il poursuit: "Quand on a le malheur de demander un supplément ou notre dû pour le travail effectué, il nous est répondu bien souvent 'Tu sais, ils n'ont pas d’argent'. Honteux! Surtout quand on connaît les réels budgets entrant en compte". "Tout travail ne devrait-il pas mériter un salaire décent, respect, reconnaissance et les productions ne devraient-elles pas au minimum respecter les règles établies?", s’interroge enfin le figurant.


"On cherchait un moyen de sortir qui ne coûte pas trop cher"

S’il a toujours été attiré par le monde de l’image, Manu est tombé dans la figuration par hasard, il y a un peu plus de deux ans. "J’ai eu l’idée de me lancer en regardant tout simplement une émission à la télé. Je venais de perdre mon emploi de chauffeur poids-lourd et avec mon épouse, on cherchait un moyen de sortir qui ne coûte pas trop cher".

Depuis sa compagne a arrêté, mais pour lui la curiosité s’est muée en une véritable passion: "J’adore le cinéma, l’ambiance des plateaux et comme j’ai moi-même envie de réaliser, je m’intéresse énormément à la technique".

Actuellement sans emploi, Manu a déjà "figuré" dans une trentaine de films et réalisé deux courts-métrages. Il y a d'une part la figuration payée de 30 à 50 euros par jour en Belgique. Et d'autre part les silhouettes parlantes ou non, c'est-à-dire un tout petit rôle visible par opposition au figurant qui se fond dans le décor, la rémunération est alors comprise entre 70 et 110 euros environ.

Manu adore les plateaux de cinéma mais il a de plus en plus de mal à supporter les conditions imposées par certaines productions. Il relate notamment cet épisode survenu il y a peu: "J’avais été appelé en urgence pour faire de la figuration payée à 30 euros la journée. J’arrive sur le plateau et là en fait je suis cadré dans tous les sens. L’acteur ne fait rien et c’est moi qui fais toute la scène. On me demande même d’improviser du texte et j’ai dû vraiment me battre pour avoir droit à ma silhouette parlante. Ce n’est pas grand-chose, c’est 40 euros en plus. Depuis, ce chef de file m’a blacklisté (en clair, il ne lui propose plus de figuration). Pourquoi devoir se battre quand on fait un travail?", confie-t-il.


La figuration pas un vrai travail?

Le figurant signe un contrat pour ses prestations. En Belgique, la plupart du temps, la figuration n’est pas considérée comme un travail artistique à part entière, ouvrant le droit au statut d’artiste ou au chômage.

Le prestataire est alors payé sous le régime du RPI: le régime des petites indemnités. Ce défraiement versé à l’artiste n’est pas un salaire. Il n’y a sur ce montant ni prélèvement fiscal ni cotisations sociales. En clair, le RPI n’entre pas dans le calcul du chômage et ne peut être cumulé avec un contrat de travail ou une indemnité.

Il y a aussi plusieurs conditions à respecter:
-L’indemnité ne peut dépasser 124,66 euros par jour et 2493,27 euros par an.
-L’artiste peut prester maximum 30 jours par année civile via le RPI et pas plus de 7 jours consécutifs chez le même donneur d’ordre.

Si l’artiste figure plus de 30 jours par an, il devra donc signer un contrat de travail en bonne et due forme, souvent un contrat intérimaire.


Quid chez nos voisins?

La figuration est reconnue comme une journée de travail artistique en France. Dans l’hexagone, les figurants ont le fameux statut d’intermittent du spectacle. La prestation y est payée entre 100 et 165 euros (parfois plus pour une figuration en costume d’époque avec essayage préalable). Une situation tout à fait différente qui justifie les interrogations de Manu: "Ce que je veux, c’est une reconnaissance en tant qu’emploi et pas seulement un passe-temps. Pourquoi dans d’autres pays, c’est considéré comme un emploi et pas en Belgique?"

Pascal Blondiau, le directeur du site casting-en-cours.be, confirme que la situation est parfois compliquée pour certains figurants. Et il est également demandeur d’un meilleur statut. "Si le figurant est chômeur, il doit cocher sa case de chômage. Il perd donc ses indemnités pour ce jour-là mais comme les montants empochés sont assez bas, l’artiste perd de l’argent. Ce n’est pas normal", pointe-t-il. D’où la tentation aussi pour certains de ne pas déclarer leurs prestations pour ne pas perdre leurs indemnités.

Pascal Blondiau y voit aussi l’un des atouts de notre pays qui attire de plus en plus de productions étrangères: "Les salaires des figurants sont très bas, par rapport à d’autre pays comme la France. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles les producteurs choisissent de tourner sur notre sol".

Anne Jacques est chef de file. Elle s'occupe donc de recruter des figurants pour divers projets. Et elle confirme que la figuration n’est pas vraiment un travail en Belgique. "30 à 50 euros pour des journées de 10h parfois, c’est sous-payé". Et si le système français est certes plus intéressant pour les figurants, il n’est pas parfait pour autant car il est aussi moins souple. Comme il s’agit d’un véritable contrat de travail, les pensionnés ou les travailleurs peuvent plus difficilement prester en tant que figurant.


Alors pourquoi continuer?

Manu reconnaît lui-même qu’il y a parfois un côté lassant, voire ingrat, à refaire les mêmes gestes, reprendre les mêmes pauses des heures durant, sans avoir de garantie de passer à l’écran. Et puis il y a aussi des petites phrases blessantes entendues çà et là sur des tournages, des phrases qui lui donnent parfois l’impression d’être traité comme du bétail: "Ce ne sont que des figurants, ils n’ont qu’à attendre". Ou des annonces qu’ils jugent très limites, par exemple pour des enfants de 8 à 18h à 10 euros/la journée.

Après une trentaine de figurations avec un statut parfois précaire, on peut raisonnablement se demander pourquoi Manu persévère dans cette voie. Tout d’abord pour l’ambiance de tournage, le trentenaire s’est fait de nombreux amis. "Dans le monde de la figuration, on se connaît quasiment tous. Quand on se voit, on est heureux". "Puis, chaque production, chaque moment est différent. Quand on arrive sur un projet, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. On peut être hyper surpris dans le bon sens, comme dans le mauvais".

Et il y a aussi les rencontres inoubliables avec des stars du grand écran. "Ce sont quand même des moments de rêve où on côtoie du beau monde". Il cite notamment Isabelle Huppert ou Matthias Schoenaerts. Et Manu nous raconte cette anecdote de tournage: "Durant une pause, j’ai demandé à quelqu’un le jus d’orange. Et là, la personne se retourne et c’est Colin Firth. Waouh, j’étais mal… Il m’a passé le carton et on a un peu discuté. Un vrai gentleman comme dans ses films".


Se faire repérer grâce à la figuration? 

Le rêve ULTIME pour bon nombre de figurants, c’est d’obtenir un vrai rôle au cinéma ou de passer derrière la caméra. Manu est en train d’écrire deux longs métrages, une comédie et un drame. Son souhait est évidemment d’avoir la chance de les tourner. Pour l’instant, il hésite à continuer la figuration: "J’ai annoncé à tous mes amis de figuration que je comptais arrêter, tellement certaines situations me débectent. Beaucoup de gens commencent à en avoir marre mais personne n’ose parler parce qu’on risque d’être blacklisté".

Se taire et accepter des conditions de "travail" parfois difficiles pour espérer un jour percer, est-ce un bon calcul? Peut-on se faire repérer grâce à la figuration?

C’est rare mais ça arrive. "Surtout dans la publicité", avoue Pascal Blondiau. Celui-ci a lancé son site il y a 5 ou 6 ans et il confirme que certains de ses figurants tournent maintenant en France, l’un d’eux est même parti aux Etats-Unis.

En 10 ans de carrière en tant que chef de file, Anne Jacques se souvient de deux cas d’acteurs ayant commencé par la figuration…

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