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Le quotidien infernal des Belges EHS, les électrohypersensibles: "À un moment, le corps n'en peut plus"

Le quotidien infernal des Belges EHS, les électrohypersensibles:
 
électrosensibilité, EHS

Une proposition de résolution tente de sensibiliser les entités politiques à une problématique très particulière: l'électrohypersensibilité. Il s'agit d'un mal méconnu, qui toucherait entre 1 et 10% de la population, pour qui un routeur Wi-Fi ou une antenne GSM provoque migraines, troubles cognitifs ou pire encore. RTL info s'est penché sur le problème, recueillant parole de politicien, d'expert et de malades.

On vous a déjà parlé de l'électrosensibilité, cette problématique qui concerne une petite partie (a priori) de la population confrontée aux champs électromagnétiques. C'était au travers des craintes des habitants d'une paisible rue de Schaerbeek, face à l'installation souterraine d'une ligne de 150.000 volts reliant deux postes haute-tension de Bruxelles.

C'est un sujet sensible, car les conclusions des experts, vous allez le voir, sont très variables. Alors que la souffrance des personnes se disant électrohypersensible (EHS) semble bien réelle.

On l'évoque à nouveau aujourd'hui car un homme politique, Philippe Mahoux, ancien chef de groupe PS au Sénat, a déposé récemment une proposition de résolution relative à la reconnaissance de l'électrohypersensibilité.

Céline: "Devant un ordinateur, je ne sais plus me concentrer"

Cette proposition de résolution a été très bien accueillie par l'AREHS, l'Association pour la Reconnaissance de l'ElectroHyperSensibilité. Nous sommes allés à leur rencontre pour mieux comprendre leurs souffrances.

Les vies quotidiennes de Mélanie et Céline, deux trentenaires, ressemblent plus à un chemin de croix qu'à un long fleuve tranquille. Si elles sont exposées à des ondes (ce qui arrive en réalité bien plus souvent qu'on ne le croit), elles n'ont "pas de crise", précise Céline Roger, la porte-parole de l'association. "Cela dépend des personnes. Moi, par exemple, dès que j'ai le portable à l'oreille, après, je sens vite les conséquences".

Céline nous décrit les symptômes: "Il y a de la confusion mentale, des troubles de la mémoire, de l'arythmie cardiaque, des maux de tête parfois violents, des picotements partout". Bref, c'est rapidement invivable. Au quotidien, tout devient compliqué. Faire des courses, travailler, marcher en ville. "Mon métier d'agent immobilier est en péril, je dois normalement passer trois ou quatre heures au téléphone par jour. Et quand je suis devant un ordinateur, c'est dur, je ne sais plus me concentrer", conclut Céline.


Mélanie: "Depuis qu'il y a le Wi-Fi à l'école, je ne peux plus travailler"

Mélanie, 32 ans, était institutrice. "Mais depuis qu'il y a le Wi-Fi à l'école, je ne peux plus travailler. Si je dois faire des courses, j'ai besoin d'une liste, car j'ai des troubles cognitifs, je ne suis pas capable de me rappeler de ce que je dois acheter".

"Aller simplement en ville faire des courses, c'est devenu presque impossible. Après, je suis k.o. pendant deux jours". Actuellement, elle doit se rendre à l'hôpital régulièrement, et là aussi, les ondes prennent le pouvoir. "Il y a de plus en plus d'appareils sans-fil, je dois chaque fois demander pour en avoir des anciens avec fils, et ce n'est pas toujours possible".

Même vivre peut devenir un calvaire. Mélanie est la personne la plus électrohypersensible du petit groupe que nous avons rencontré. Tous les soirs, elle coupe les disjoncteurs du tableau électrique, sauf celui du frigo, pour essayer de mieux dormir. Elle se tient éloignée de tous les appareils électriques, et évite même de toucher son four en fonctionnement. Heureusement, ça n'a pas toujours été le cas. "J'ai tout supporté jusqu'à l'arrivée des hautes fréquences: le Wi-Fi, les smartphones". C'est à ce moment-là qu'elle a dépassé, estime-elle, son seuil de tolérance ("C'est une question d'accumulation. A un moment, le corps n'en peut plus", s'accordent à dire nos témoins).


"Dans les Vosges, je n'ai eu aucun symptôme, mais ce n'est pas possible de vivre dans l'exil"

Mélanie a dû déménager plusieurs fois car trouver des logements avec peu ou pas de réseau 3/4/5 G, c'est devenu compliqué dans notre pays densément peuplé, à moins de fuir vers la campagne la plus isolée de Belgique.

"Il y a quelques mois, je suis partie en vacances dans les Vosges, et puis en Suisse. Je n'ai eu aucun symptôme, j'ai très bien dormi. Mais ce n'est pas possible de vivre dans l'exil", conclut-elle, insistant sur la nécessité de prévoir ce qu'on appelle des zones blanches, des zones habitées mais sans réseau 3/4/5 G, par exemple.

Céline, elle, a trouvé un hameau, au creux d'une colline, dans le sud de la Belgique. Elle s'y sent bien. "Mais ils veulent installer une antenne pour améliorer la réception des GSM", déplore-t-elle.

L'AREHS espère que la proposition de résolution de Philippe Mahoux sera étudiée par les autorités politiques. Ce qu'elle veut le plus: "Une diminution des normes d'émission ; des recherches sur des technologies alternatives adaptées au vivant ; la reconnaissance de l'EHS comme handicap ou maladie causée par les ondes (comme c'est le cas dans d'autres pays) ; le respect de la liberté du choix (par exemple, ne pas imposer des compteurs électriques/gaz/eau intelligent équipés d'un émetteur/récepteur), la plus grande disponibilité d'objets non connectés (même le voiture tende à toutes le devenir), la multiplication des zones blanches". 

L'électrohypersensibilité, c'est quoi ?

L'électrohypersensibilité est une thématique complexe. Jouant sur les mots, certains estiment que nous sommes tous électrosensibles, que nous sommes tous touchés, affectés d'une manière ou d'une autre par les ondes qui nous entourent, souvent sans nous en rendre compte. Le terme électrohypersensible (EHS) est donc généralement utilisé, ajoutant la notion de réaction du corps humain par rapport à cette exposition aux ondes.

L’examen des différentes études et textes sur le sujet montre que la définition de l’hypersensibilité électromagnétique renvoie simultanément à trois phénomènes différents :

  1. Une capacité sensorielle, non pathologique (donc pas forcément maladive), à percevoir les champs électromagnétiques. Un genre de superpouvoir, en fait…
  2. Une susceptibilité organique aux champs électromagnétiques, faisant de ces derniers un facteur de provocation ou d’aggravation de maladies par ailleurs bien connues (exemple cancer). Les effets nettement moins amusants de l'exposition à long terme.
  3. Un trouble particulier, spécifiquement provoqué par les champs électromagnétiques. Les effets immédiats d'une exposition à réseau Wi-Fi, par exemple.

Au niveau du grand public, cependant, c'est plutôt les points 2 et 3 qui sont les plus souvent liés à l'électrohypersensibilité. Pour faire simple, un électrohypersensible est quelqu'un qui subit les effets de tous les appareils émettant ou recevant des ondes, sur le court ou le long terme, avec des désagréments physiques et psychiques à la clé.

Faut-il pour autant avoir peur de son smartphone, de son routeur Wi-Fi ? A priori, non, même si ce n'est pas noir ou blanc. L'Anses, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail en France, se penche depuis longtemps sur la question. Elle a même mis sur pied un comité d'experts permanents. Dans ses recommandations les plus récentes (2017), elle conclut que "l’évaluation des risques ne met pas en évidence d’effets sanitaires avérés", tout en précisant qu'il y a "une possible augmentation du risque de tumeur cérébrale, sur le long terme, pour les utilisateurs intensifs de téléphones portables" collés à l'oreille (lié à la chaleur).

Cependant, de nombreux autres experts mettent en avant les bouleversements de l'environnement électromagnétique induit par les technologies de l'information et de la communication. Leurs conséquences sur les animaux et la nature en général semblent indéniables, bien que difficiles à observer, à chiffrer. Ils recommandent vivement que les enfants, plus sensibles que les adultes, soient tenus le plus possible à l'écart des émetteurs (routeurs Wi-Fi, etc) et des récepteurs (smartphones, etc).

jlg
Jean-Luc Guilmot, président de Teslabel: "On est un peu plus qu'un sac de billes"

Pour bien parler du sujet, nous avons choisi un spécialiste. Rendez-vous à Chaumont-Gistoux, où Jean-Luc Guilmot nous a reçus. Il est le président de Teslabel, une association qui lutte pour un environnement électromagnétique sain. Il nous a aidés à comprendre ce qu'était l'électrohypersensibilité, loin des études, des conclusions variées des experts.

Il n'est pas électrosensible, mais en tant que bioingénieur, il s'est pris d'empathie pour un ami qui souffrait, il y a une dizaine d'années, de problèmes liés – disait-il – à des champs électromagnétiques, à des ondes.

"Je ne le croyais qu'à moitié, alors je me suis renseigné, j'ai fait des recherches bibliographiques, et j'ai été étonné par ce que j'ai trouvé. De plus, il y avait ce projet d'antenne GSM dans le clocher de l'église près de chez moi. Ça m'a d'autant plus motivé à essayer de comprendre car c'est un domaine délicat", nous a-t-il confié. De fil en aiguille, il en est venu à présider l'asbl Teslabel.

Selon lui, le développement constant du Wi-Fi partout et des antennes 3/4/5G soulève plusieurs inquiétudes. Dans ses conclusions les moins alarmistes, il estime qu'on "met en place un système qui pourrait gêner certains", à savoir les personnes électrohypersensibles.

Mais, concerné par toutes les formes de "pollutions environnementales", il estime que l'omniprésence des ondes dans les zones peuplées est tout de même "une nuisance environnementale, qu'on cherche à nier".


Des ondes GSM sur un sac de billes

Et les normes établies par les instituts ? Et les études sur lesquelles se basent une partie importante de l'industrie technologique ? "La démarche pour établir les normes, les seuils, est biaisée. Ces ingénieurs ne regardent qu'une partie de la réalité", dit Jean-Luc Guilmot, citant un exemple caricatural: "Ils ont envoyé des ondes GSM sur un sac de billes, et ils ont constaté qu'il ne chauffait pas. Donc, pas d'impact sur l'homme ! Mais on est un peu plus qu'un sac de billes. Et peut-être qu'il y a des effets autres que thermiques".

Il estime, sans vouloir entrer dans la théorie du complot, que "on ne trouve que ce qu'on cherche… des effets, il y en a, il suffit de mettre des fourmis entre un routeur Wi-Fi et un ordinateur, c'est facile, faites-le chez vous, vous allez voir, elles sont perturbées..."

Aucun doute pour lui: l'électrohypersensibilité est une réalité. "Les ondes omniprésentes dans notre environnement correspondent à un stress auquel l'organisme réagit via une stratégie de défense. Mais certains, les électrohypersensibles, ne parviennent pas à se défendre".

Leur plus grand problème, estime-t-il, est qu'il "n'y a pas d'explication rationnelle, physiologique, entre les causes et les effets observés, donc (une partie de la société scientifique) ne veut pas, ne peut pas y croire… le système préfère le nier".

Selon les chiffres qu'il a pu observer, entre 1% et 10% de la population serait EHS. "Ce n'est surement pas 10%, mais il y a tout de même beaucoup de gens qui souffrent de manière indirecte, ou sans s'en rendre compte. Et il y a l'effet de débordement, par accumulation, la marmite bout et puis…", conclut-il.

Pourquoi l'ancien sénateur Philippe Mahoux a-t-il déposé une proposition de résolution ?

Philippe Mahoux est un médecin/chirurgien devenu homme politique dans les années 1990. En tant que chef de groupe PS au Sénat (il y a quelques mois), il a déposé peu avant l'été 2017 une "proposition de résolution relative à la reconnaissance de l'électrohypersensibilité".

Cette proposition dresse le bilan des conclusions officielles d'organismes internationaux de grande réputation, dont l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé), qui a conclu en 2004 puis en 2014 qu'il existait en effet des personnes électrohypersensibles, mais qu'il n'y avait actuellement ni critères de diagnostic clairs pour ce problème sanitaire, ni base scientifique permettant de relier les symptômes de l'électrohypersensibilité  à une exposition aux champs électromagnétiques.

Par la suite, citant de nombreuses autres conclusions de scientifiques, de médecins et d'ingénieurs, la proposition invite les responsables à prendre plusieurs mesures parmi lesquelles :

  • reconnaître officiellement l’existence de l’électrohypersensibilité
  • développer et encourager des recherches indépendantes visant à dégager un diagnostic objectif de l’électrohypersensibilité et à définir son impact sur le plan sanitaire en Belgique
  • envisager un certain nombre d’adaptations en milieu urbain et l’existence dans les lieux publics des zones exemptes de réseaux sans fil
  • encourager la construction de logements adaptés, équipés de protections contre les ondes électromagnétiques, permettant aux personnes électrohypersensibles de continuer à habiter, vivre et travailler en ville

Mais pourquoi un intérêt soudain pour cette thématique ? "C'est un long processus, je suis actif dans les maladies environnementales depuis longtemps", nous a expliqué Philippe Mahoux, 73 ans, dans son bureau namurois. "Je me suis occupé des problèmes de l'amiante, des perturbateurs endocriniens comme le bisphénol, etc".

Surtout, il a constaté que "de plus en plus de gens venaient se plaindre" d'une électrohypersensibilité. En bon scientifique, il plaide pour une approche plus subtile que celle qui consiste à attribuer des doses seuils, des valeurs fixes et standard à ne pas dépasser pour des raisons de santé publique. "Car il y a la sensibilité des gens face à certains phénomènes, qui est parfois très différente d'un individu à l'autre. Certains sont toxiques pour les uns, mais pas pour les autres".

Il estime qu'à travers cette proposition de résolution, son rôle est "de porter le problème au niveau politique, car ça dé-isole les patients, on organise un débat dans lequel ils sont partie prenante".

Il espère également "alerter les facultés de médecine, susciter la rechercher, également au niveau belge".

A terme, il aimerait que des études "recueillent les données liées aux malades, identifient des caractéristiques qui se reproduisent, uniformisent les symptômes, trouvent l'origine de l'EHS et surtout des traitements, qu'ils soient préventifs (modifications des règles d'émission d'ondes) ou curatifs (pour soulager, soigner les malades)".

C'est Christophe Lacroix qui est le nouveau chef de groupe PS au Sénat. Il a d'ores et déjà annoncé qu'il ferait le suivi de la proposition de Philippe Mahoux.

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