Eloge de la sainte colère
Il y a colère et colère. La bonne et la mauvaise. A ne pas confondre! Faute de fondre comme un morceau de sucre dans du café noir... très noir.
Voila des mois que ça dure. Tous les vendredis, il vient voir sa copine, ma voisine. Tous les samedis matin, même cinéma. Impossible de sortir MA voiture de MON garage. A trois reprises, je lui ai demandé gen-ti-ment de ne plus garer sa Golf à cet endroit. « Pardon Elodie! Je ferai attention ». Tu parles! Aussitôt dit, aussitôt oublié! Cette fois, ça dépasse les bornes. Il va m'entendre. Il m'a entendu. Plus de sourire, plus de gants. J'ai menacé d'appeler la police et de faire enlever son véhicule.
Elodie m'a raconté son histoire. Moi, Sabrina, c'est pareil. Quand un quidam me dépasse sur l'autoroute, quand un homme me décroche un sourire tangentiel, quand ma fille n'est plus la première de sa classe, je pique ma crise, je crache mon fiel. Les collègues n'ont pas intérêt à me dévisager comme si j’avais du noir sur le nez. Je ne suis pas à prendre avec des pincettes. Barrez-vous de ma houle, ou j’écrabouille! Eloignez-vous de mon sillage ou je saccage!"
Et bien, non Sabrina! Désolé de te contredire, mais ... c'est pas pareil! Entre vos deux colères, celle d’Elodie et la tienne, bée un fossé.
La colère d’Elodie est une réaction normale, saine. Le copain de sa voisine obstrue délibérément le passage en dépit de l’interdiction de stationner. Il prend possession d’un espace qui ne lui appartient pas. Courtoisement invité à modifier sa conduite, il réagit avec désinvolture. Pas d’autres mots pour le dire: il joue avec les pieds des gens. La colère d’Elodie est naturelle et légitime.
Mais toi, Sabrina, si un automobiliste te fait une queue-de-poisson, assortie d’un coup de klaxon, pourquoi diantre n'as-tu pas peur? Si un bel inconnu te sourit dans la file de l’Intermarché parce qu’il apprécie ton profil d’Ophélie, pourquoi n'en es-tu pas flattée? Ta fille n'est plus première de classe? Je comprendrais que cela t'attriste, te déçoive, te désespère. Mais pourquoi une telle houle dévastatrice?
Concluons! Si la « colère parasite » (celle de Sabrina) est un péché capital (en jargon psy: une névrose), la « colère naturelle » est une vertu cardinale. Elle nous protège des agressions des autres. Elle leur impose le respect. Elle leur indique que nous ne sommes pas un dindon docile ou une poire trop tendre. Elle nous permet aussi de nous révolter contre l’exploitation, l’exclusion, l’intolérance, l'injustice ou l’hypocrisie ambiante. Si l’on en croit ses petits copains, le fils du charpentier de Nazareth ne fut pas tendre avec les pharisiens et les marchands du temple!
Malheur, donc, a celui qui s'interdit l'expression de cette "Sain(t)e Colère". Tôt ou tard, elle va se retourner contre lui, le miner, lui perforer l'estomac d’un ulcère douloureux, lui enserrer le crâne d’une migraine tenace.
Eloge de la sainte colère











