Une employée de la Mission locale pour l'emploi d'Etterbeek a mis fin à ses jours: comment a-t-on pu en arriver là?

Une employée de la Mission locale pour l’emploi d’Etterbeek, en région bruxelloise, s’est suicidée. Son syndicat accuse le patron de l’avoir poussée au burn-out puis au désespoir. Que s’est-il passé pour qu’elle décide de passer à l’acte? Que savait le conseil d’administration de la Mission locale? L'émission "C'est pas tous les jours dimanche" est revenue sur cet événement.

Le suicide d'une personne est très difficile à vivre pour les proches. Souvent, ils tentent de comprendre les raisons qui ont poussé leur collègue, ami, ou membre de leur famille, à commettre l'irréparable. En ce qui concerne le suicide d'une employée de la Mission locale pour l'emploi à Etterbeek, il semble que le climat au travail ait été déterminant. C’est ce qu'a dit la maman de la victime lorsqu’elle a appelé l'employeur de sa fille. C'est aussi ce que soutient Laure Mesnil, déléguée syndicale. "C’était une belle personne et quelqu’un d’engagé dans son métier pour aider les gens à retrouver un l’emploi", confie Laure Mesnil, secrétaire permanente CNE. "C’était quelqu’un de gentil et de pudique. Sa mort est un gâchis atroce qui aurait dû être évité. Sa famille sait que nous sommes à leurs côtés. Quand la maman a appelé la Maison locale, le jour du décès de sa fille, elle a dit de dire 'aux méchants qu’ils avaient réussi'."

La CNE a déposé une plainte pénale auprès de l’auditorat et un juge a été saisi. Ce dernier devra déterminer s’il y a des responsabilités. "Mais clairement pour nous, la famille et les proches, il y a trois éléments qui ont concouru à son geste", ajoute Laure Mesnil.

Le premier élément est sa surcharge de travail. "En 2014, elle avait déjà fait un burn-out et est revenue en mi-temps médical avec la même charge de travail qu’à temps plein. Elle était en épuisement professionnel depuis plusieurs années et la direction a toujours refusé de baisser la charge de travail", poursuit la secrétaire permanente.

Le deuxième élément est le harcèlement dont elle a été la victime. "Quand on a un directeur qui se permet de tenir des propos d’une rare violence raciste et sexiste envers une déléguée syndicale et qu’il est maintenu en poste pendant des années, cela pousse au désespoir", souligne Laure Mesnil.


"Des pratiques de management totalement indignes"

Le troisième élément est un coup de fil illégal qui va peut-être être l’enclenchement funeste. "En juillet, elle a reçu un appel de la part de la responsable des ressources humaines suite au questionnement de la direction faisant fonction qui lui demandait si elle allait revenir au travail évoquant la perte de subsides liés à son poste. Cela a déclenché une vague de culpabilité chez notre déléguée qui a eu peur de perdre son emploi. Or, ce coup de fil est illégal puisque la loi proscrit tout contact entre l’employeur et l’employé pendant la période d’incapacité de travail pour que le travailleur ait le temps de se reconstruire."

Le lundi aucune cellule de crise n’avait été mise en place et aucune communication n’avait été faite. "Ce n’est pas de la négligence mais le conseil d’administration couvre des pratiques de management totalement indignes", dénonce Laure Mesnil.

A-t-on voulu couvrir les faits et ne pas ébruiter l’affaire ? "On a mis des choses en place pour rencontrer les problèmes et les tensions qui se révélaient au sein des équipes de la Mission locale", assure Jean Laurent, l’échevin de l'Emploi à Etterbeek. "Le conseil d’administration et moi-même partageons clairement la douleur des proches et des collègues de cette dame."

Fin 2016, l’échevin est mis au courant de ces faits et il a fallu du temps pour mettre les processus en place. Un formateur externe est intervenu et une analyse des risques psychosociaux a été réalisée. Il a fallu plusieurs mois pour que le directeur soit écarté et la sous-directrice est toujours en place alors que quatre délégués syndicaux sur six sont en burn-out.

Selon l’échevin, des mesures concrètes (un audit de fonctionnement notamment) ont été mises en place quand la commune a été mise au courant de la situation. "Mais tout le processus a demandé énormément de temps", regrette-t-il.

"Toutes les mesures ont été prises à la demande des organisations syndicales. Le CA n’a jamais pris aucune initiative", précise Laure Mesnil.


"C’est une sauvagerie inouïe"

Sur le plateau de "C'est pas tous les jours dimanche", le chroniqueur Alain Raviart a abordé de manière globale l'évolution du travail. Selon lui, il y a un management qui est "totalement en décalage avec la réalité. On est toujours dans un système qui met en avant la verticalité. C’est le sommet qui décide et la base n’a qu’à suivre comme des moutons", fustige-t-il. "C’est une sauvagerie inouïe tant dans le privé que dans le public. On est dans de la pure violence et le monde du travail est le reflet de cela. Le travail doit construire l’être humain et la société. On pensait pouvoir être immunisé dans certaines sociétés mais ce n’est pas le cas. Il y a un problème de management global."

Le burn-out est un problème qui s’aggrave. Actuellement, 28.000 Belges en souffrent et 60.000 sont en dépression.

"Le monde du travail a beaucoup changé et il n’est plus le même qu’il y a 20 ans", explique Anne Everard, l'auteure du livre "Guide du burn-out". "Particulièrement depuis la crise bancaire de 2008. Les entreprises et les pouvoirs publics ont essayé d’améliorer leurs processus en faisant des économies notamment sur le personnel. Tout ça a mis les gens sous pression car il y a moins de personnel. En plus, ils sont tout le temps dans des processus de restructuration et de transformation. C’est fatiguant de s’adapter à ceux-ci."


"Un épuisement physique et psychologique"

Anne Everard a elle aussi vécu le burn-out avant d’écrire un livre à ce sujet. "On sait que c’est un épuisement physique et psychologique. C’est une maladie du trop et du pas juste. Les gens aujourd’hui en font trop au boulot, ont trop d’emails, en font trop dans leur vie privée. On vit à du 120km/h. Dans un environnement dans lequel le TGV est lancé à pleine vitesse, un grain de sable (un nouveau manager, un nouvel objectif, un parent qui tombe malade,…) peut faire en sorte qu’une personne n’en peut plus. C’est souvent quelque chose d'injuste qui va faire en sorte que le barrage s’effondre."


"Je dormais 18h par jour"

Une semaine avant de tomber en burn-out, Anne Everard avait continué à mener le même train de vie lorsqu’un samedi matin, elle a ouvert les yeux et se disait qu’elle n’allait pas pouvoir se lever. "Les trois premiers mois, je dormais 18h par jour et la première année, je me suis traînée du lit au fauteuil. Toutes mes réserves énergétiques s’étaient vidées."

En revenant sur le suicide d’une employée de la Mission locale pour l’emploi d’Etterbeek, elle explique que quand on fait une dépression, le risque de suicide est élevé. "Or quand on fait un burn-out, il s’annonce. On va avoir des douleurs physiques, puis des problèmes de sommeil. Notre humeur va ensuite changer", ajoute Anne Everard. "Le stade ultime est la perte de confiance et si vous n’êtes pas bien suivi psychologiquement par un médecin, vous risquez d’aller au désespoir."

Si vous avez des questions sur le suicide, n’hésitez pas à appeler le centre de prévention du suicide (0800/32.123).

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