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"Jeanne", inflexible face aux clercs: Bruno Dumont livre sa vision épurée de Jeanne d'Arc

Le réalisateur Bruno Dumont et sa jeune actrice Lise Leplat Prudhomme, qui incarne Jeanne, le 18 mai 2019 à Cannes. Valery HACHE
histoire

Bruno Dumont revisite la figure de Jeanne d'Arc dans un film tranchant et épuré: son long-métrage "Jeanne" en salles mercredi oppose la détermination et le parler vrai d'une petite fille aux arguties et à la duplicité des clercs.

Le casting de ce film, qui avait été sélectionné pour la section Un certain regard à Cannes, comprend des acteurs non professionnels. Lise Leplat-Prudhomme, dix ans, a été choisie pour incarner l'héroïne inflexible face aux seigneurs, prélats et officiers. Un choix que le réalisateur de "Ma loute", "P'tit Quinquin" et "La Vie de Jésus", revendique pour donner plus de force, celle d'une innocence sans compromission, à la parole de Jeanne.

Le regard noir de Jeanne fixe ses accusateurs. Elle est inflexible dans sa volonté de libérer Paris et la France. Une vision de Jeanne mystique mais sobre, seule et pas exaltée. Interrogée sur ses voix, elle va répétant sa phrase célèbre "cela ne vous regarde pas" qui dit "sa volonté de ne pas partager avec l'Eglise sa religion intime avec Dieu", explique à l'AFP le réalisateur.

Comme le précédent film de Dumont, "Jeannette" (2017), sur l'enfance à Domremy, Jeanne reprend fidèlement les réparties d'une pièce de 1897 de Charles Péguy: "Vous vous imaginez, madame Jeanne, que tout le monde est aussi pieux, aussi pitoyable, aussi bon que vous. C'est une grave erreur", lui assène le seigneur de Gaucourt.

"Mon maître, les hommes sont comme ils sont. Mais il nous faut penser, nous, à ce qu'il faut que nous soyons", répond Jeanne.

Péguy a écrit sa pièce en 1897, avant sa conversion, alors que plus de 80 ouvrages sur la Pucelle étaient en cours d'écriture et que les camps républicain et catholique s'appropriaient sa figure symbolique.

Un film avec des silences, des confrontations. Aucune reconstitution de bataille. Un dépouillement qui refuse les reconstitutions chargées. Comme chez Péguy.

- Chansons de Christophe -

La cathédrale gothique d'Amiens sert de cadre au procès, ses piliers montant en futaie vers le ciel renforçant sa dimension théologique et philosophique.

"C'est très moderne, Péguy: une pensée très française sur la compréhension du mystère français", assure Bruno Dumont.

La première partie se joue dans un paysage de dunes alors que la bataille qu'a ordonnée Jeanne pour libérer Paris a échoué. Un très violent échange avec Gilles de Rais (Julien Manier) illustre l'affrontement entre l'honneur et la barbarie. Tournée avec la Garde républicaine, une belle chorégraphie de chevaux avant la bataille montre Jeanne isolée au milieu de ses cavaliers.

Une rencontre avec Charles VII incarné par Fabrice Luchini illustre le gouffre entre le regard franc de Jeanne, et celui faible et tortueux du souverain.

Le procès de Rouen qui la condamnera au bûcher en 1431 est l'occasion pour Bruno Dumont, ancien professeur de philosophie intéressé par le religieux ("Hadewijch", "L'Humanité") de scruter les langages et visages des clercs qui débattent en la jugeant: roués, hypocrites ou troublés.

Le débat, pour lequel Dumont a choisi comme acteurs des universitaires habitués aux arguties, exprime une vraie souffrance adulte face au plaidoyer si direct de la petite fille.

"Tout ce qu'elle dit dans le film est exact, les personnages sont exacts", souligne le réalisateur, qui, par contre revendique les "anachronismes" du décor. Ce qui permet de mettre en valeur la force des dialogues. "Comme en peinture, je veux mettre un espace de mystère et non tout expliquer."

Le chanteur Christophe a composé quatre chansons. Il en interprète une, revêtu de la robe d'un dominicain, à la fin de ce film sur un personnage de l'Histoire de France qui, de Mélies à Dreyer, de Rossellini à Bresson, de DeMille à Rivette, n'en finit plus de fasciner le 7e Art.

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