"L'Eveil du printemps", pièce avant-gardiste sur le désir adolescent

Portrait de Clément Hervieu-Leger le 21 novembre 2016 MARTIN BUREAU

C'est une pièce qui avait été interdite pour pornographie à sa publication en 1891 et explorait le désir adolescent bien avant Freud.

Présentée pour la première fois dans son intégralité en France, "L'Eveil du printemps", du dramaturge allemand Frank Wedekind, entre au répertoire de la Comédie-Française, avec la mise en scène de l'un de ses prodiges, Clément Hervieu-Léger.

Le texte écrit à la fin du 19e siècle est d'une audace frappante. C'est la pièce de tous les tabous: on y parle des pulsions sexuelles des adolescents, d'avortement, d'amour homosexuel, de suicide, de viol et de mauvais traitements.

"Wedekind était avant-gardiste. Aujourd'hui encore, ce n'est pas facile de parler de la sexualité des adolescents au théâtre", affirme à l'AFP le metteur en scène et acteur de 41 ans.

Révolté contre le puritanisme de son époque, Wedekind --"l'un des plus grands éducateurs de l'Allemagne moderne" pour Bertolt Brecht-- a écrit une oeuvre qui peut interpeller les adolescents d'aujourd'hui.

"Les jeunes ont accès à la pornographie via internet mais le vrai questionnement intime de l'adolescent face à sa propre sexualité reste un mystère", souligne Clément Hervieu-Léger, qui a monté notamment "Le Petit maître corrigé" de Marivaux.

- Identification -

Avant la première de la pièce, il a invité des lycéens à assister à une répétition.

"On entendait des rires gênés, des émotions, des larmes", se souvient-il. "Face à des acteurs incarnant des personnages de leur âge, il y a eu un processus d'identification très fort... ça les mettait face à eux-mêmes".

Clément Hervieu-Léger met en scène une simulation de masturbation, solo et collective, une scène de sadisme ou encore un baiser entre adolescents homosexuels.

"On croirait que le monde entier tourne autour de deux choses: le pénis et le vagin", "la fille jouit comme les dieux bienheureux", "Les as-tu déjà ressenties? ... les excitations mâles?", sont des phrases sorties de la bouche des personnages.

Les "juniors" de la Comédie-Française (22-30 ans) ont dû se mettre dans la peau de jeunes de 14 ans.

"Je leur ai dit +vous allez repasser par vos propres souvenirs+ car c'est difficile d'interpréter ces préoccupations avec la maturité qu'on a à 30 ans", dit-il.

Ecrasés par l'oppression sexuelle de l'époque, les personnages sont confrontés la réalité de grandir sans y être préparés.

Melchior (Sébastien Pouderoux) donne à son ami Moritz (Christophe Montenez), traumatisé par sa puberté, un essai illustré sur les relations sexuelles.

Il est chassé de l'école après le suicide son ami et ses parents l'envoient dans une maison de correction après avoir découvert qu'il a violé Wendla, qui tombe enceinte puis meurt à la suite d'un avortement.

Interdite, la pièce --dont le sous-titre est "Tragédie enfantine"--ne fut jouée pour la première fois qu'en 1906 à Berlin grâce au grand metteur en scène Max Reinhardt. Plus tard, elle attira l'oeil de Sigmund Freud qui l'étudia.

Wedekind a parlé d'adolescence alors que le concept n'a été défini vraiment qu'au 20e siècle.

- "Pris au piège" -

Considéré comme le précurseur de l’expressionnisme allemand, Wedekind a rompu dans son texte avec la structure classique, présentant l'histoire comme une succession de tableaux.

La pièce de trois heures est montrée dans son intégralité --24 acteurs au total--alors que d'autres versions avaient effacé les personnages adultes.

L'entrée brutale dans le monde des grands et le désarroi de ces jeunes sont puissamment mis en relief par la scénographie de Richard Peduzzi, collaborateur fétiche de Patrice Chéreau: des colonnes qui se rapprochent tels des murs qui écrasent les jeunes ou qui s'espacent pour leur offrir un espace de liberté et de rencontre, la forêt...

"Il fallait inventer un lieu unique (...) une citadelle qui s'ouvre et se resserre dans laquelle des enfants seraient maintenus, pris au piège", selon M. Peduzzi, dont c'est la première collaboration avec la Comédie-Française.

Vos commentaires