"Les Troyens", giga-opéra français, s'empare à nouveau de Paris

Le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov, le 23 janvier 2019 à ParisEric Feferberg
Russie

Il y a 30 ans, François Mitterrand inaugurait l'Opéra Bastille, mastodonte architectural qui donnait quelques mois plus tard une oeuvre à sa démesure: "Les Troyens", méga-opéra français de cinq heures qui fait son grand retour.

À la première mondiale de cette nouvelle production, vendredi soir, le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov a utilisé à fond la scène mais aussi les immenses coulisses de Bastille, donnant une vision à la fois fantasmagorique et réaliste de la ville de Troie.

C'est l'un des points d'orgue de cette année anniversaire à plus d'un titre: l'Opéra de Paris --le plus grand au monde avec ses deux scènes, Garnier et Bastille-- a 350 ans, Bastille en a 30, et c'est le 150e anniversaire de la mort d'Hector Berlioz, un des plus grands compositeurs français, auteur des "Troyens".

Cet opéra de cinq heures -- deux entractes compris -- est peu donné. Le monter, dans une version comme celle dévoilée vendredi, nécessite au moins 300 personnes sur scène, entre techniciens, artistes de choeur et interprètes.

Pas de quoi effrayer Tcherniakov: "L'espace à Bastille, les 300 personnes, les cinq heures, ça ne me fait pas peur", affirme à l'AFP celui qu'on a souvent décrit comme l'un des enfants terribles de l'opéra.

- "Deux opéras en un" -

Les décors qu’il a lui-même conçus représentent Troie à l’image d’un faubourg délabré avec des immeubles froids et lugubres, contrastant avec, de l’autre côté de la scène, les appartements luxueux de Priam, roi des Troyens.

Ces deux décors tournent et glissent jusqu’au fond des coulisses, donnant une perspective saisissante de l’ensemble du plateau.

L’effet est d’autant plus surprenant lorsqu’apparaissent les soldats grecs qui selon la mythologie étaient cachés dans le célèbre cheval de Troie (qui n’apparaît pas sur scène).

En combinaisons blanches et kalachnikovs, telle une opération commando des temps modernes, ces soldats courent de tous les côtés de la scène, dans une véritable ambiance de guerre.

Pour Tcherniakov, le défi était de "trouver le lien" entre les deux grandes parties de cet opéra, "La prise de Troie" et "Les Troyens à Carthage".

"C'est comme si c'était deux opéras en un, si bien que les chanteurs saluent à la fin de première partie", souligne le metteur en scène de 48 ans.

Dans la deuxième partie, le royaume de Carthage est une énorme salle présentée comme un centre de réhabilitation des traumatisés de guerre. On peut y regarder France 24 à la télé, où se succèdent des images de Trump ou de Maduro.

- Bastille, un "aéroport" -

Tcherniakov se fait un point d'honneur de monter, pour la première fois, un opéra français à Paris.

"J'ai fait +Parsifal+ à Berlin, +La Traviata+ à la Scala de Milan, +Eugène Onéguine+ au Bolchoï et là, à l'Opéra Bastille, je monte l'une des plus grandes oeuvres françaises. C'est très important dans ma vie de metteur en scène", précise-t-il en référence à des oeuvres clé des quatre grandes traditions d'opéra.

Bastille, inauguré en 1989 pour marquer le bicentenaire de la Révolution française, sert bien une telle oeuvre: la scène fait 25x25 mètres, avec la possibilité d'ouvrir et d'utiliser les énormes coulisses, élargissant l'espace jusqu'à 75 m.

"Du point de vue technique, c'est le théâtre le plus fort parmi ceux que je connaisse", assure Tcherniakov.

"Quand je vais au Staatsoper de Berlin, je connais tout le monde. Quand je viens à Bastille, c'est comme dans un aéroport", plaisante-t-il au sujet de la taille de l'opéra et du nombre de personne y travaillant.

L'artiste a récemment remporté une bataille judiciaire contre les ayant-droits de l'écrivain Georges Bernanos et du compositeur Francis Poulenc qui voulaient obtenir le retrait des DVD de la production de "Dialogue des Carmélites". Les ayants droit et des critiques lui reprochaient d'avoir modifié la fin.

"Chaque artiste pose ses propres limites", se contente de faire remarquer Tcherniakov.

Le metteur en scène russe, qui dit vouloir "inventer de nouvelles règles de jeu" à chaque production, n'a pas monté d'opéra depuis 10 ans dans son pays.

"Je pense qu'en Russie, il y a un certain glissement vers le conservatisme. C'est un cycle, je pense que dans quelques années il y aura un retour en sens inverse", précise-t-il.

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