"Sorry to bother you": le cinéma noir américain confirme sa créativité

Le rappeur et réalisateur Boots Riley, le 28 juin 2018 à Los AngelesTommaso Boddi

Un jeune Noir qui n'hésite pas à trahir les siens pour gravir l'échelle sociale, des employés de télémarketing qui refusent d'être exploités, un patron aux projets monstrueux: après "Get Out" en 2017, "Sorry to bother you" (Désolé de vous déranger), premier film du rappeur Boots Riley, confirme le dynamisme du cinéma noir américain.

Avec sa vision dystopique de Noirs au cerveau altéré pour servir de riches Blancs, "Get Out", premier long-métrage de Jordan Peele, a fait un carton aux Etats-Unis l'an dernier.

"Sorry to bother you", qui sort vendredi aux Etats-Unis --en attendant des accords de distribution à l'international-- est une autre sorte de film-cauchemar à petit budget, teinté de burlesque et de lutte des classes, fidèle aux combats politiques de Boots Riley.

A 47 ans, le musicien né dans une famille de militants ouvriers de Chicago, qui fut engagé dans le mouvement anti-capitaliste "Occupy", concentre son histoire autour de l'exploitation des employés d'une société de télémarketing, aux allures de "Metropolis" du XXIe siècle.

Les "esclaves" du télémarketing entassés dans un sous-sol, les cadres dans les étages, dans de grandes pièces baignées de lumière, et entre les deux un ascenseur prétexte à plusieurs scènes comiques.

Un ascenseur que le héros Cassius, campé par Lakeith Stanfield, déjà vu dans "Get Out", pourra prendre après avoir changé sa voix pour une "voix de Blanc" afin de progresser sur l'échelle sociale.

- Spectateurs de Blancs et Noirs -

Autre clin d'oeil au militantisme de Riley: le personnage du PDG de la société fictive "WorryFree" (SansSouci), stéréotype du patron de la Silicon Valley, visionnaire décadent et dangereux, qui imagine un monde de super-ouvriers, mi-hommes, mi-chevaux, au service du grand capital.

Le rappeur-réalisateur, connu surtout pour son collectif hip-hop "The Coup", a mis plusieurs années avant de trouver des lecteurs pour ce scénario un brin déjanté, avec pour toile de fond la ville californienne d'Oakland où il a grandi.

"Sorry to bother you" a été un projet musical, achevé dès 2012, avant d'être un film.

Convaincre les gens de "lire le scénario d'un musicien, c'est aussi dur que si votre saxophoniste préféré vous disait qu'il veut construire votre maison", a expliqué à l'AFP le réalisateur.

Au final, le film témoigne selon lui des mouvements sociaux des dernières années, comme #BlackLivesMatter ou "Occupy", et des liens entre l'actualité et l'art, sans lesquels ce dernier ne saurait être "pertinent".

Il est trop tôt pour savoir si "Sorry to bother you", salué par la critique depuis sa présentation au festival Sundance en janvier, connaîtra le même succès que "Get Out". Sans parler de l'ovation qui a accueilli "Black Panther", au budget autrement plus élevé, premier film avec un super-héros noir des studios Marvel.

Mais ses interprètes se félicitent déjà de la multiplication de films qui, près de trente ans après l'emblématique "Do the right thing" de Spike Lee, brossent des Noirs américains un tableau dynamique, original et nuancé.

"Je me sens très chanceuse d'avoir un espace où autant de créateurs noirs peuvent raconter leur histoire", dit à l'AFP l'actrice Tessa Thompson qui, après ses rôles dans Selma (2014) ou "Thor: Ragnarok" (2017), interprète la petite-amie de Cassius, artiste et militante anti-capitaliste.

"Ce n'est pas qu'il y ait un manque de talent", dit cette femme de 34 ans. "C'est plutôt qu'il y avait un manque d'opportunités et la perception d'un manque d'intérêt du public...Mais on voit bien avec +Get Out+ qu'il y a un public pour ça, et pas que chez les Noirs".

"En plus les histoires sont drôles!", reprend Lakeith Stanfield. "On n'est pas en train de parler de notre statut dans la société américaine et de pleurer tout le temps. Vous pouvez sortir du cinéma plein d'espoir, comme c'est le cas pour moi avec ce film, et parler quand même des choses plus profondes qui nous touchent au quotidien".

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