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À Avignon, un classique du théâtre chinois remis à plat...au point d'agacer

À Avignon, un classique du théâtre chinois remis à plat...au point d'agacer
Le metteur en scène chinois Meng Jinghui durant les répétitions de la pièce "La Maison de thé" présentée dans le cadre du festival d'Avignon. Photo prise le 8 juillet 2019.Boris HORVAT
Chine

C'est l'un des spectacles scéniques les plus grandioses du festival d'Avignon, mais la nouvelle version complètement décalée de "La Maison de thé", joyau du théâtre chinois presque intouchable depuis les années 50, a agacé des dizaines de spectateurs qui ont quitté la salle au milieu de la représentation.

La majeure partie du public, resté jusqu'à la fin du spectacle de trois heures, a toutefois été conquise par la dernière demi-heure où une roue énorme de quatre tonnes, immobilisée au milieu de la scène, a commencé à tourner à 360 degrés, emportant dans son intérieur meubles et papiers, pour symboliser l'Histoire écrasant le destin du peuple.

Meng Jinghui, pionnier du théâtre contemporain chinois, a bousculé, parfois à l'extrême, la pièce écrite en 1957 par Lao She, figure majeure de la littérature chinoise et une des premières victimes de la révolution culturelle.

Depuis la mise en scène adulée de Jiao Juyin en 1958, personne n'a osé la réinventer complètement, hormis une réadaptation en 1999 et un "Teahouse 2.0" proposé en 2017 par le jeune et expérimental Wang Chong. Un peu comme si on avait monté seulement deux versions de l'Avare de Molière.

- La roue de l'Histoire -

"La mise en scène du maître Jiao Juyin est excellente mais elle est un peu datée", sourit Meng Jinghui, 54 ans, au cours d'un entretien avec l'AFP avant la première mardi.

"Personne n'ose y toucher et quand c'est donné à Pékin c'est encore archi plein", précise cet homme affable, fondateur du Meng Theatre Studio et directeur du Théâtre du Nid d'abeille à Pékin ainsi que de plusieurs festivals en Chine.

Une pièce originale met en scène plus de 60 personnages de différentes classes sociales, réunis tous dans la maison de thé Yutai, lieu unique de l'action étalée sur trois époques et trois générations: 1898 sous la Chine impériale, la République, et après la fin de l'occupation japonaise.

Mais la mise en scène un rien décousue de Meng Jinghui n'a pas beaucoup convaincu, notamment à cause d'une musique électro-rock jouée en direct qui noie parfois le texte profond de Lao She sur les injustices sociales --les pauvres forcés leurs enfants, la faim, la corruption.

Les acteurs et actrices réduits au nombre de 19 ne sont pas toujours identifiables, hormis Wang Lifa, le gérant de la maison de thé, et l'action se perd au fil des différentes répliques.

Le décor, dont le montage a nécessité trois jours et une équipe de 60 personnes, 12.000 morceaux de fer à assembler et cinq interprètes pour communiquer entre techniciens chinois et français, a toutefois impressionné, même si l'énorme échafaudage a été peu exploité pendant près de deux heures.

- "Un peu rebelle" -

"Il faut changer, porter un nouveau regard", avait expliqué le metteur en scène également réalisateur qui se dit "un peu rebelle".

Le spectacle a été créé en octobre dernier dans un festival de théâtre chinois, et partira en tournée en Chine la saison prochaine, selon le programme.

Tombée dans l'oubli comme de nombreuses œuvres après la révolution culturelle et le "suicide" de Lao She en 1966, la pièce a été redécouverte à partir des années 70 avec l'ouverture de la Chine.

"Gardez-vous de parler des affaires d'Etat!", est une de ses célèbres répliques. Mais au-delà du politique, Meng Jinghui explique vouloir s'intéresser au rapport entre la collectivité et l'individualisme.

"Lao She a un regard doux envers chaque individu. Il y a beaucoup de petites gens dans la pièce et chacun a ses propres rêves, imagination, fantasmes. Ce sont des individualités très fortes", poursuit M. Meng qui y voit un "lien très fort, très profond avec la société chinoise d'aujourd'hui".

D'après lui, le théâtre contemporain chinois est en ce moment "très dynamique et se pose plein de questions".

"Bien sûr qu'il a des lignes rouges; les artistes sont comme des enfants, ils ont envie de s'exprimer. Il y a toujours une liberté relative, parfois elle s'ouvre, parfois elle se referme. Mais ça va arriver", sourit cet homme affable.

"Il faut juste s'adapter et ne pas être naïf en se disant, comme il y a des lignes rouges, je ne peux plus faire des créations. On peut toujours", ajoute-t-il.

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