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Au-delà des pastels de ballerines, l'Opéra imaginaire de Degas

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Ses pastels des petits rats de l'Opéra en répétition semblent plus vrais que nature. Mais Edgar Degas a le plus souvent inventé ces scènes, après avoir fait poser les ballerines pendant de longues heures dans son propre studio.

"Degas à l'Opéra", exposition qui s'ouvre mardi au musée d'Orsay jusqu'au 19 janvier, montre que l'artiste qui a peint le plus fidèlement possible les danseuses a créé des tableaux souvent "fantasmagoriques" à partir de son atelier, loin des salles de répétition.

Habitué de l'Opéra de Paris --notamment de la Salle Peletier qu'il adorait et qui a brûlé puis du Palais Garnier qu'il détestait--, Degas (1834-1917) n'a jamais peint et presque jamais dessiné in situ des ballerines et des scènes de danse.

Mais "même si ces peintures n'ont pas été réalisées dans une salle de répétition, c'est comme si on y était", explique à l'AFP Kimberly Jones, conservatrice à la National Gallery of Art de Washington qui a prêté une vingtaine de tableaux à cette exposition majeure organisée pour le 350e anniversaire de l'Opéra de Paris.

"Elles sont si naturelles... certaines poses sont mêmes un peu gauches, des danseuses se frottant les genoux ou penchées en avant", ajoute-t-elle. Et pour cause: "le peintre des danseuses" embauchait des ballerines comme modèles dans son studio "et elles posaient pendant de longues séances", selon Mme Jones.

D'où la précision légendaire des positions de bras, des pieds pointés et des pliés. "C'était un observateur extraordinaire (...) il a fait plusieurs études de pieds tout en regardant comment elles se positionnaient en première ou seconde position".

- L'Opéra, son "laboratoire" -

Si ses premiers tableaux de ballet dans les années 1870 rencontrent le succès, le flou demeure sur la fréquence de ses visites dans les salles de répétition et des coulisses pendant cette période, vu qu'il n'est devenu que tardivement, en 1885, un "abonné" de l'Opéra, statut donnant un accès aux coulisses.

"J'en ai tant fait de ces examens de danse, sans les avoir vus, que j'en suis un peu honteux", reconnaît-il dans une lettre en 1880, en référence aux redoutables concours de promotion des danseurs encore en vigueur au Ballet de l'Opéra de Paris.

Mais ces peintures n'auraient pu être crédibles si l'artiste n'était pas aussi imprégné de danse et d'opéra. "Il fait très vite de l'Opéra son laboratoire, un endroit ou il peut tester librement la question de l'éclairage, la forme et le fond", explique Henri Loyrette, commissaire général de l'exposition.

Les plus de 200 oeuvres de l'exposition vont au-delà des pastels de ballerines, avec des peintures des compositeurs, des musiciens, des choristes.

Incluant aussi l'aspect plus sordide de l'Opéra de l'époque: les abonnés, ces messieurs habillés en noir, en coulisses, tout près des danseuses en tutus blanc.

"Ils devenaient souvent les +protecteurs+ des ballerines, les aidaient à être promues... mais souvent s'attendaient à des faveurs sexuelles en retour. Degas était conscient de cela", explique Mme Jones, soulignant la précarité des danseuses venant souvent d'un milieu ouvrier.

"Il les montre avec leurs prédateurs. Il n'était pas complice, mais il ne les dénonçait pas non plus", précise Marine Kisiel, conservatrice au musée d'Orsay.

- "Très timide et réservé" -

Degas illustrera les nouvelles "Les petites Cardinal" de son ami le librettiste Ludovic Halévy et où "on voit la proximité très évidente entre les scènes de vie de l'Opéra et des scènes de maisons closes où l'abonné devient client, la danseuse devient prostituée, et la mère devient maquerelle", selon M. Loyrette.

Les experts s'accordent pour dire que Degas était respectueux des danseuses et de leur dure carrière.

Réputé misogyne, il a toutefois selon Mme Kisiel "aidé des peintres femmes à émerger comme Berthe Morisot". D'après Mme Jones, il était surtout un "misanthrope", "quelqu'un de très timide et réservé".

Artiste hanté par l'Opéra jusqu'à la fin de sa vie, il était incompréhensible pour lui qu'un peintre comme Gauguin aille jusqu'en Martinique pour trouver son inspiration. "On voit la divergence entre un artiste qui recherche l'ailleurs tandis que l'autre trouvait ce qu'il cherchait à quelques pas de chez lui", note M. Loyrette.

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