En ce moment
 
 

Bataille au tribunal pour trois Derain

Bataille au tribunal pour trois Derain
La plaignante Claire Gimpel arrive au tribunal de Paris pour réclamer la restitution de trois toiles d'André Derain, le 25 juin 2019 JACQUES DEMARTHON

La bataille fait rage entre les musées et les héritiers: plus de 75 ans après l'Occupation, les descendants d'un collectionneur d'art juif spolié ont demandé mardi au tribunal de Paris la restitution de trois tableaux du fauviste Derain.

La justice française dira le 29 août qui, des héritiers du grand galeriste parisien René Gimpel ou du ministère de la Culture et des musées sont les légitimes propriétaires des toiles "Paysage à Cassis", "La Chapelle-sous-Crecy" et "Pinède, Cassis", peints entre 1907 et 1910, exposés pour les premiers au musée d'art moderne de Troyes et pour le troisième au musée Cantini de Marseille.

Vieux catalogue relié en cuir, photographies et parchemin fatigué brandis ou projetés sur grand écran, l'avocate des plaignants, Me Corinne Herschkovitch, a entrepris de remonter le temps.

Dans ce genre de procès, il est autant question d'histoire que de droit. Car René Gimpel, mort en déportation en janvier 1945, fut à la tête de "la dynastie la plus importante de marchands d'art du début du siècle, qui a fait rayonner la France" jusqu'aux Etats-Unis où il partagea une galerie avec les Wildenstein, lance l'avocate.

Elle rappelle la chronologie de ce terrible mois de juin 1940, de l'entrée de l'armée allemande à Paris, à la première loi de dénaturalisation des juifs le 22 juillet. René Gimpel fuit Paris ce mois de juillet pour gagner la Riviera, où il monte un réseau de résistants.

Si la trace de ses trésors s'est parfois perdue pendant la guerre, nul ne conteste l'acquisition en 1921 de six Derain par René Gimpel aux enchères de Drouot lors de la dispersion de la collection Kahnweiler.

Pour les héritiers, ce sont trois de ces tableaux qui se trouvent aux musées de Troyes et de Marseille. Ils en demandent la restitution, en se fondant sur une ordonnance d'avril 1945 sur la nullité des actes de spoliation.

- Oeuvre de mémoire -

Ces oeuvres ont voyagé, changé de noms, parfois été rentoilées.

"Paysage à Cassis" a ainsi été envoyé à New York, puis Londres avant de revenir à Paris. "On trouve une mention d'une vente en 1942" puis on perd sa trace jusqu'à son acquisition par le couple Lévy dans les années 50, avant qu'ils ne le lèguent au futur musée d'art moderne de Troyes.

Les tribulations de la "Pinède", joyau du musée Cantini, ne sont pas moins tortueuses. Le musée l'a acquise en 1987 d'un vendeur qui l'aurait lui-même achetée en 1942 à un résistant qui hébergea Aragon.

La famille Gimpel, qui a retrouvé la trace des tableaux au gré d'expositions, dit s'être heurtée à l'hostilité des musées depuis 2013. Elle s'indigne de l'inertie de la France, pourtant signataire de l'accord de Washington de 1998 sur l'indemnisation des spoliations".

Pour l'avocat du ministère de la Culture, Me Aurélien Burel, les pièces fournies ne permettent pas de se forger "une certitude". Il affirme que le "livre de stock" présenté par la famille Gimpel n'est en fait "qu'un livre de mouvements" des oeuvres entre New York et Paris.

"Il faut rétablir la mémoire. Et cette mémoire se trouve dans les archives familiales" auxquelles l'Etat n'a pas eu accès, affirme-t-il, faisant bondir la partie adverse, qui assure que les archives "sont à Londres, ouvertes à qui veut les consulter, ce qu'ont fait plusieurs chercheurs depuis des années".

Les avocats des musées ont défendu la légalité de leurs acquisitions, doutant qu'on puisse qualifier de "vente forcée" celle de la "Pinède", orchestrée par des résistants et proches de Gimpel. Les musées doutent aussi que Gimpel n'ait possédé que six Derain, émettant l'hypothèse que les tableaux réclamés puissent ne pas correspondre à ceux qu'ils détiennent.

Des arguments qui révoltent la famille. "Les tableaux changent tout le temps de noms. Vous vendrez mieux un +Paysage aux jeunes filles+ qu'un +Paysage avec des vaches+... Gimpel était un marchand et il le savait", a réagi sa petite-fille Claire Gimpel-Touchard.

"Au-delà de la restitution, c'est le rétablissement de la mémoire de René Gimpel qui est important", a insisté Me Herschkovitch, outrée que lors d'une rétrospective Derain au Centre Pompidou en 2017, "on ne mentionne même pas René Gimpel".

Vos commentaires