Bertrand Cantat ou l'impossible droit à l'oubli

Bertrand Cantat ou l'impossible droit à l'oubli
Le chanteur Bertrand Cantat lors d'un concert à La Rochelle le 1er mars 2018XAVIER LEOTY

Il a purgé sa peine mais paie toujours une condamnation morale: quinze ans après la mort de Marie Trintignant, Bertrand Cantat a décidé de rester en pleine lumière, un choix légal qui le prive du droit à l'oubli, expliquent magistrats et avocats.

Alors que les passions se déchaînent autour des concerts de l'ancien chanteur de Noir Désir, certains sommant Bertrand Cantat de renoncer à toute apparition publique, des voix s'élèvent pour rappeler qu'il a, comme tout justiciable ayant purgé sa peine, le "droit de vivre sa vie".

Bertrand Cantat a été condamné à huit ans de prison en Lituanie pour coups mortels sur sa compagne, la comédienne Marie Trintignant, tuée en 2003 à Vilnius. Transféré en France, il a été libéré en 2007 après avoir purgé plus de la moitié de sa peine en détention, et est resté soumis plusieurs années à un devoir de discrétion.

Le juge d'application des peines qui lui a accordé sa libération conditionnelle a dénoncé "la dictature de l'émotion" et le "tribunal médiatique tout-puissant" qui fait passer au second plan "l'institution judiciaire", dans une tribune publiée jeudi sur le site Franceinfo.fr.

S'il pense "pleinement légitime" le combat pour "la libération de la parole et l'action des mouvements féministes", le juge Philippe Laflaquière estime que celle-ci "tourne maintenant à la vindicte publique" au mépris de la chose jugée.

"Bertrand Cantat a le droit de mener sa vie, il a payé", a martelé de son côté vendredi la ministre de la Culture, Françoise Nyssen.

Que dire aux associations de défense des victimes, qui considèrent que Cantat aurait été bien plus lourdement condamné en France? Que la "clémence" dont il aurait bénéficié devrait l'inciter au silence?

En France, les "coups mortels" avec la circonstance aggravante qu'ils sont portés sur un conjoint sont passibles de 20 ans de réclusion criminelle. Plusieurs magistrats estiment que la moyenne des peines infligées tourne autour de dix ans, soit "un peu plus" que la condamnation de Bertrand Cantat à Vilnius. Mais relèvent qu'il n'y a pas de règle, le principe même du droit français étant celui de l'individualisation de la peine, chaque dossier étant différent.

- 'Pas de cadeau' -

Quant à la libération conditionnelle, elle participe de la réinsertion qui est la "première mission" de la peine, comme l'a réaffirmé la loi pénitentiaire de 2007.

"La peine est exécutée, il n'y a pas de cadeau", affirme Cécile Dangles, présidente de l'Association nationale des juges d'application des peines (Anjap). "Il faut permettre aux condamnés qui se comportent bien de préparer leur réinsertion. Il y a beaucoup moins de récidive si la sortie se fait dans le cadre d'un aménagement de peine".

Le cas Cantat est particulier: le chanteur est devenu malgré lui le symbole de la violence contre les femmes, comme l'ex-ministre du Budget Jérôme Cahuzac est encore celui du mensonge et de la fraude fiscale.

"La réinsertion passe par l'exercice de son métier. Dans son cas, c'est d'être chanteur, ce qui cristallise les critiques et le prive, inévitablement, du droit à l'oubli", explique Céline Parisot, de l'Union syndicale des magistrats (USM).

Aux familles de victimes qui affirment qu'elles ne pourront jamais "oublier" la perte d'un enfant, elle rappelle que "la justice n'est pas rendue au nom des victimes mais du peuple français. Ce n'est pas une vengeance".

Ces dernières années, souligne-t-elle, la place de victime a beaucoup progressé dans la procédure judiciaire: elles peuvent se constituer partie civile à différents moments, peuvent donner leur avis dans le cadre d'un aménagement de peine.

Une place parfois si importante qu'elle risque de biaiser le débat, car "on s'identifie plus facilement à celui qui souffre qu'à celui qui est mis en cause", avertit l'avocate Marie-Pompéi Cullin, qui a défendu Jawad Bendaoud, finalement relaxé de recel de terroriste, face à plus de 700 parties civiles.

Pour la pénaliste, la pression des victimes tend à "enfermer une personne dans l'acte, la réduire à l'infraction", sans réhabilitation possible.

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