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Cannes: prostituées et serial killer, l'Iran comme jamais vu

Cannes: prostituées et serial killer, l'Iran comme jamais vu
Le réalisateur danois d'origine iranienne Ali Abbasi et l'actrice iranienne Zar Amir-Ebrahimi avant la projection du film "Les nuits de Mashhad", le 22 mai 2022 à Cannes PATRICIA DE MELO MOREIRA
 
 

Un tueur de prostituées, "nettoyant" au nom de Dieu les bas-fonds de l'une des villes les plus sacrées d'Iran, sous les applaudissements de la population: le réalisateur Ali Abbasi, en compétition à Cannes, dévoile une autre République islamique.

"Les nuits de Mashhad" "est l'un des rares films (iraniens, ndlr) qui montre la réalité", déclare à l'AFP le réalisateur Ali Abbasi, un Danois d'origine iranienne qui a marqué la compétition dimanche, avec ce thriller à la sauce David Fincher - au pays des mollahs.

Le réalisateur s'inspire d'un retentissant fait divers, il y a une vingtaine d'années: il retrace le parcours de l'assassin de 16 prostituées, qui lors de son procès a clamé avoir voulu nettoyer du vice les rues de Mashhad, l'une des principales villes saintes du chiisme.

Dans le film, "l'Araignée", comme ce tueur était surnommé, rôde au guidon de sa moto dans les rues interlopes d'une ville aux airs de "Sin City", où prostitution et drogue prospèrent - elle est située sur d'importantes routes de trafic en provenance d'Afghanistan. Les prostituées qui montent avec lui finissent le plus souvent étranglées, sur le sol de son appartement.

Après avoir abandonné leur corps sur un bord de route, il appelle par téléphone un journaliste, toujours le même, pour revendiquer son crime. La police ne semble pas pressée de l'arrêter jusqu'à ce qu'une jeune journaliste venue de Téhéran se mette en tête de traquer elle-même le criminel et de le faire payer pour ses meurtres.

"Je n'ai pas l'impression que ce soit un film anti-gouvernemental ou un film d'activiste. Ce qu'il décrit n'est pas loin de la vérité, et si quelqu'un a un problème" avec le film, qui montre crûment sexe et drogue, ainsi que la misogynie de la société, "il a un problème avec la réalité, pas avec moi", lance Ali Abbasi, dans un entretien avec l'AFP.

Evidemment, le cinéaste, qui change totalement de registre par rapport à "Border", qui l'a révélé à Cannes en 2018, n'a pas pu tourner dans la ville sainte, ni même en Iran - où il explique n'avoir jamais reçu de réponse à ses demandes d'autorisation de tournage.

- Pieux et psychopathe -

Il explique que l'équipe de tournage a ensuite été expulsée de Turquie, où elle s'était repliée, sur pression de la République islamique, et a fini par recréer les décors en Jordanie.

"Pour moi, il serait très facile de dire que les cinéastes qui sont en Iran ne montrent pas la réalité", précise Ali Abbasi, l'un des deux Iraniens en lice pour la Palme cette année, avec Saeed Roustaee, tandis que le réalisateur multi-primé Asghar Farhadi est au jury, mais "il ne s'agit pas de les juger car chaque film fait en Iran est un miracle".

Dans "Les nuits de Mashhad", face au tueur au double visage, père de famille pieux et rangé le jour, psychopathe la nuit, interprété par l'acteur iranien Mehdi Bajestani, le cinéaste a recruté Zar Amir Ebrahimi, une actrice de télévision qui a fini par quitter le pays et se réfugier en France après que la diffusion d'une vidéo d'elle "explicite" a ruiné sa carrière.

Loin de se clore sur l'arrestation du criminel, le film vaut également par sa deuxième partie, son parcours judiciaire au cours duquel il revendique ses actes au nom de la religion en plein procès, l'embarras des juges face au soutien de ceux qui voient ses crimes comme un "sacrifice". Jusqu'à sa condamnation à mort.

Sera-t-il finalement exécuté ? Jusqu'au bout, la pièce semble pouvoir tomber de n'importe quel côté. "En Iran, le système judiciaire (...) est vraiment un putain de théâtre, comme un show télé ou (les scénaristes) peuvent obtenir le résultat qu'ils souhaitent pour les personnages", relève le réalisateur, dont le film doit sortir le 13 juillet en France.


 

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