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Denez Prigent, un chanteur et poète breton aux complaintes métissées

 

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Chantre de l'identité bretonne mais aussi du métissage des musiques du monde, Denez Prigent, qui sort un onzième album vendredi, est un artiste à part, dont la voix et la poésie résonnent bien au-delà de sa Bretagne natale.

Cornemuse écossaise, duduk arménien, bandonéon argentin, bombarde ou trompette à quatre pistons, mais aussi beats électro: les sonorités s'entrelacent autour de sa puissante voix dans "Stur an Avel - Le Gouvernail du Vent", son nouvel album chez Coop Breizh Musik, enregistré au studio Le Chausson, à Plestin-les-Grèves, dans les Côtes-d'Armor, à quelques kilomètres du petit manoir du XVe siècle où il a élu demeure à la fin des années 1990.

"Ce nouvel album est entièrement constitué de chants de ma composition que j'ai d'abord enregistrés a cappella", explique l'auteur, compositeur et interprète de 55 ans. A l'inverse de ce qui se fait habituellement, il pose ensuite cet enregistrement sur une trame musicale afin "de garder l'essence et la nature" de son chant. Chacun des 14 titres a ainsi été adressé au beatmaker James Digger pour qu'il leur trouve une trame électro sur laquelle des musiciens sont venus ensuite poser leurs mélodies.

Entre hymne aux peuples opprimés, dans "En avel a-benn - Dans le vent contraire", où saxophone, guitare et textures électro se mêlent à la bombarde et aux percussions du bagad Kevrenn Alre, et valse romanesque, dans "Waltz of Life - Valse de vie", titre en breton, français et anglais réunissant le rappeur Oxmo Puccino et la chanteuse Aziliz Manrow, en passant par une marche funèbre, "Gwerz Montsegur - La gwerz de Montségur", ce nouvel album témoigne de l'ouverture au monde d'un artiste qui puise son inspiration dans les chants traditionnels bretons, le sacré et la nature.

C'est à la lecture d'une gwerz, ce chant breton venu des premiers âges chrétiens et druidiques, retranscrite à l'encre violet par son arrière-grand-père sur un cahier que sa grand-mère lui offre alors qu'il a une quinzaine d'années, que Denez Prigent se prend d'un amour inconditionnel pour ce style de récit chanté, légendaire ou historique.

- "raz de marée émotionnel" -

"J'ai été comme submergé par un raz de marée émotionnel à la lecture de cette gwerz", se souvient le chanteur, à l'allure rock mais au visage enfantin, à propos de ce chant racontant avec nombre d'images poétiques le naufrage d'un navire. "J'ai su de ce jour que ça n'allait plus me quitter jusqu'au restant de ma vie", confie-t-il à l'AFP dans la petite cuisine de son manoir niché à l'orée d'un bois du village de Lanvellec.

A la suite de cette révélation, l'artiste né le 17 février 1966 en pays de Léon, près de Roscoff, écoute et apprend d'autres gwerz, s'en imprègne profondément jusqu'à en composer lui-même --près de 140 à ce jour--, sa "douleur" trouvant un écho dans ces chants souvent tragiques.

La gwerz est "un blues avant le blues", une manière d'exorciser ses peurs et ses tensions, assure le chanteur à l'accent typiquement léonard, qui adolescent fut "bouleversé" par Jacques Brel et les soeurs Goadec.

"Ce n'est pas un chant figé dans le temps, ce n'est pas du tout un chant folklorique, au contraire, il vit avec son temps", poursuit l'artiste qui a sillonné les scènes, petites et grandes, du monde, de France, mais aussi de Chine, d'Ecosse, du Kazakhstan, du Québec, de Pologne, d'Espagne ou encore d'Allemagne, chantant ses gwerz et autres textes de sa composition, presque toujours en breton, la langue transmise par sa grand-mère, son père, instituteur l'ayant éduqué en français.

"Si le breton disparaît c'est une pièce du puzzle, une couleur, une partie du patrimoine de l'humanité qui disparaîtra et avec elle une vision du monde", déplore-t-il, qualifiant de "grande victoire" l'adoption le 8 avril à l'Assemblée nationale de la proposition de loi visant à promouvoir les langues régionales. "Défendre cette langue à travers le chant, c'est défendre aussi ma différence", plaide Denez Prigent, un chanteur et poète résolument à part.




 

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