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Éric-Emmanuel Schmitt sur son nouveau livre: "J'avais besoin d’écrire des choses intimes" (vidéo)

Eric-Emmanuel Schmitt nous parle de son nouveau livre "Journal d'un amour perdu". Un livre intime qui raconte la mort de sa maman et comment il a tenté d'y survivre.

De tous ses livres, il y en a beaucoup. C’est peut-être l’un des plus intimes. Éric-Emmanuel Schmitt raconte la mort de sa maman et comment il a tenté d’y survivre.

A. B. : Ce livre « Journal d’un amour perdu », paru chez Albain Michel commence par cette phrase "Maman est morte ce matin et c’est la première fois qu’elle me fait de la peine". A elle seule, cette phrase résume tout le livre. Votre maman meurt et vous êtes inconsolable.

E. S. : Oui et pourtant j’avais anticipé. Quand j’étais enfant déjà et qu’elle arrivait en retard à la maison (parce qu’elle conduisait très mal en plus), elle me trouvait en larmes car j’avais toujours peur qu’il soit arrivé quelque chose. Souvent dans ma vie d’adulte, quand le téléphone sonnait à une heure bizarre, j’avais peur qu’on m’annonce ça. Et puis un jour c’est pour de vrai, on vous annonce ça. Pour moi, c’est un effondrement parce que c’était une relation extraordinaire, fusionnelle. Et puis est-ce que c’était vraiment une relation mère fils ? Ce qui m’a d’abord manqué quand elle est partie, ce n’était pas une mère, c’était elle. La personne qu’elle était.

A.B : Votre seul refuge à ce moment-là, ça devient l’écriture mais ce journal vous l’avez écrit tout de suite en pensant à sa publication ou d’abord c’était avant tout thérapeutique pour vous ?

E.S. : Oui d’abord, j’avais besoin d’écrire des choses intimes. Vous savez avant pendant des années, je lui faisais ma gazette au téléphone quand on n’était pas ensemble. Je lui racontais des choses et puis je plaisantais. On riait comme des fous en parlant de tout. Rien n’était grave, je me ressortais toujours très allégé. Et tout d’un coup, elle disparait. Cette femme qui m’allégeait la vie, qui avait tellement d’humour disparait et moi je me retrouve seul avec un énorme chagrin. Un chagrin qu’elle aurait détesté parce qu’elle ne voulait pas voir son fils malheureux. Je me mets à écrire parce que j’ai besoin qu’elle vive. Alors comme je sais donner la vie dans les mots, je mets ça là, peut-être pour continuer le dialogue avec elle

A.B. : Vous ne pensiez pas tout de suite le publier en commençant ce journal intime ?

E.S : Non. C’est venu au bout d’un an et demi quand j’ai compris que c’était un chemin ce journal. C’est ça qui est extraordinaire et étrange dans le deuil, on croit que c’est erratique. On croit qu’on va dans tous les sens et qu’on ne s’en sortira jamais. Et puis un jour on se rend compte en fait qu’on a fait un trajet qui avait une forme de logique. Il y a d’abord l’effarement, le scandale, ensuite la souffrance. On aime sa souffrance. J’aimais ma tristesse.

A.B. : On se complait dans la tristesse parfois ?

E.S : C’est-à-dire que ma tristesse, c’était la nouvelle forme que mon amour avait pris pour elle. Donc je ne voulais pas qu’on touche à ma tristesse

A. B. : Et vous dites finalement que c’est le livre que vous n’auriez jamais voulu écrire mais il est là et c’est très beau. C’est très intime comme je le disais, puisque que comme c’est écrit un peu comme un journal. Vous parlez de votre maman mais vous parlez aussi du rapport un peu plus compliqué avec votre papa, vous parlez de vos enfants, vos belles-filles. Vous parlez de vos larmes à vous. On entre vraiment fort dans votre intimité.

E.S : J’ai quand même écrit 45 volumes déjà. J’ai rarement parlé de moi mais je voulais être juste. Je voulais parler à tout le monde non pas de moi mais du deuil, de l’amour et du chagrin. Et puis du fait que la joie peut revenir quand même. Je me suis dit que la façon la plus juste c’était de partir de mon journal et de le réécrire pour le donner aux gens.

A.B : Dès les premières lignes, on comprend cet amour vraiment fusionnel. On voit des images sur l’écran de votre maman. Vous êtes nés en 1960 donc c’est probablement l’été de la même année…

E.S : On m’appelait à l’époque bébé scotch parce que j’étais née avec un bec de lièvre. Ce qui a conditionné tous les rapports de ma mère à moi, et de mon père à moi. Ma mère se disait que ça allait se réparer. Mais mon père réagissait en disant «  mon fils n’est pas normal ». Et il se précipitait vers moi non pas pour me toucher mais pour m’ausculter car i était kinésithérapeute. Il avait peur que je sois taré. Et j’ai passé toute ma vie à rassurer mon père. Je disais "Ça va bien, je suis un bon élève, je réussis ma vie", etc. Mais je crois que jamais je ne l’ai rassuré jusqu’au bout. Les premiers regards que vos parents ont jetés sur vous conditionnent votre vie. Moi mon père a eu de l’angoisse quand je suis arrivée. Elle n’est jamais partie, ça a toujours été compliqué à cause de ça. Quand il me posait une question, c’était pour voir comment je répondais.

A.B : Mais finalement dans le livre, vous expliquez aussi comment vous vous êtes réconciliés avec votre papa ?

E.S : C’est un livre qui parle aussi de la recherche du père. A la fin du livre, je trouve mon père. Finalement, c’est le dernier cadeau de ma mère. J’ose dire des choses que tous les enfants ont pensé : « Je ne suis pas le fils de mon père, il doit y avoir quelque chose d’autre ». Puis je ne veux pas savoir de qui je pourrais être l’enfant puisque si je suis le fils de ma mère et d’un inconnu, je ne suis que de ma mère. Et je ne voulais n’être que de ma mère (...).

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