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Fernando Montaño, "prince noir" du ballet qui dénonce le drame des migrants

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Il a fui la pauvreté pour devenir une étoile. Seul soliste colombien du Royal Ballet de Londres, Fernando Montaño se glisse aujourd'hui dans la peau et les pieds nus des migrants africains que la mer dévore dans leur fuite.

Ce danseur noir est la vedette d'un "Voyage baroque", opéra bouffe qui dénonce le drame contemporain de la migration. Créée en Italie en 2018, l'oeuvre est arrivée à Bogota en janvier.

Avant le lever du rideau de velours rouge du théâtre Colon, l'artiste de 33 ans s'échauffe, protégeant ses jambes du froid andin avec d'épais collants de laine.

Lui aussi a dû un jour migrer. Il avait alors 14 ans et montrait déjà un talent qui lui a permis d'atteindre le firmament.

Etoile de l'un des plus prestigieux ballets du monde à Londres, il se fait, par son art, messager des foules de migrants qui quittent l'Afrique ou le Moyen-Orient vers l'Europe, fuient les crises d'Amérique latine pour gagner les Etats-Unis.

- Antidote à la souffrance -

Ce mouvement migratoire "est partout", souligne Fernando Montaño lors d'une interview à l'AFP.

"J'ai été un migrant plus de la moitié de ma vie. J'ai dû apprendre des langues étrangères, m'accoutumer à la société de ces pays, apprendre de leurs richesses et de leurs faiblesses", ajoute-t-il.

Pendant une heure et demie, le danseur n'est plus qu'un symphonie de mouvements. La maitrise qu'il a de son corps est saluée par le silence admiratif du public.

Dans cet opéra, il incarne un migrant qui sauve deux couples d'Italiens, précipités à la mer lors d'une tempête qui renverse leur bateau-taxi.

A moitié nu, il évite aux Européens de se noyer, puis sombre, abandonné, alors que retentissent les notes de L'Eté d'Antonio Vivaldi. L'émotion étreint les spectateurs.

Ce soir-là, avant d'entrer en scène, Fernando Montaño apprend qu'une tragédie véritable vient de se produire dans la mer des Caraïbes: une embarcation avec 32 Congolais à bord a coulé. Ces migrants tentaient de rejoindre le Panama, escale vers les Etats-Unis. L'un après l'autre, 19 cadavres ont été récupérés.

"J'essaie de vivre par l'opéra pour, peut-être, ne pas souffrir autant", confie-t-il.

- Un prince noir -

De son enfance à Buenaventura, ville portuaire pauvre du Pacifique colombien, minée par la violence du trafic de drogue, il se souvient du souffle du vent marin et du claquement des coups de feu.

Son père, homme dur qui chargeait des sacs de ciment, le rêvait footballeur. Mais Fernando Montaño sera séduit par la danse quand il la découvre à la télévision.

La "graine semée" ainsi, il intègre à 12 ans sa première école de ballet à Cali. Deux ans plus tard, il part se former à Cuba grâce à une bourse. Puis ce sera l'Europe et la consécration.

Elevé dans un environnement machiste et perclus de préjugés, le danseur – que les médias britanniques ont surnommé le Billy Elliot colombien – pense que son talent l'a sauvé de la persécution.

Durant ses premières années au Royal Ballet, il se maquillait afin d'éclaircir son teint et ne pas "rassembler à une mouche dans un verre de lait". Mais aujourd'hui, il se détache sans complexe comme l'un des quatre Noirs de la troupe, parmi plus d'une centaine d'artistes.

"Je pense qu'avant de donner une chance à un danseur noir, on réfléchit encore beaucoup. Peut-être parce que les gens n'imaginent pas que puisse exister un prince noir", déplore-t-il toutefois.

Fernando Montaño n'oublie pas ses origines. Emu, il se souvient de son père et d'un enfant de son entourage, invités à voir le spectacle: "Ils n'avaient jamais vu un opéra et le petit a adoré. Là, on se rend compte que cet art est peu visible en Amérique latine".

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