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Florence Cestac et Annie Ernaux: père qui ne lit pas, fille écrivain

 
 

Elle avait un père qui ne lisait que le journal "Paris Normandie": la dessinatrice de BD Florence Cestac raconte une jeunesse qui rappelle fort celle d'une autre Normande, la romancière Annie Ernaux.

"Un papa, une maman, une famille formidable" (Dargaud), album qui poursuit l'exploration autobiographique de l'autrice de "Filles des oiseaux", sort vendredi.

Florence Cestac y croque le caractère ombrageux d'un père ingénieur qui croit fermement aux vertus du patriarcat: à lui la parole, le chéquier et le pouvoir de décision. Et surtout pas les livres.

"Je ne pense pas qu'il en lisait, parce qu'il ne m'en a jamais parlé. Que son journal. Il n'y avait pas de livres chez moi: il n'y avait rien, pas de musique, aucune ouverture sur la culture", se souvient-elle, interrogée par l'AFP.

C'est aussi ce que raconte Annie Ernaux dans "Pourquoi lire", recueil paru le 21 janvier aux éditions Parallèle, dans lequel 13 auteurs répondent à cette question.

"J'ai entre quinze et dix-huit ans. J'ai dû reprocher à mon père de +ne s'intéresser à rien+, de ne lire que Paris-Normandie, le journal de la région. Lui, si calme et si conciliant d'habitude envers mes insolences de fille unique, me répond durement: +Les livres, c'est bon pour toi. Moi j'en ai pas besoin pour vivre+", écrit la romancière.

"Dès que j'ai su lire, à six ans, j'ai été attirée par tout ce qui était écrit et à portée de ma compréhension, du dictionnaire aux livres de la Bibliothèque verte", explique-t-elle. "Je comprenais très bien ce que mon père voulait dire. Lire Alexandre Dumas, Flaubert, Camus, n'aurait été d'aucune utilité pratique dans son métier de cafetier".

- Culturellement, "rien" -

Aucune utilité non plus pour Jacques Cestac, dessiné comme très investi dans son travail de cadre dans la journée, aimanté par son fauteuil le soir et absent le week-end pour pratiquer son passe-temps favori, la chasse. Quand il sera moins occupé après sa retraite, il n'ouvrira jamais une seule des BD écrites par sa fille.

"Ma mère les a lues. C'est mon père que ça n'intéressait pas (...) On ne s'est jamais accordé, jamais trouvé. Je n'ai jamais eu un commentaire par mon père. Et la seule chose dont il a été fier un jour, c'est que j'aie fait quelques vignettes dans le dictionnaire Larousse. Alors là, j'étais quelqu'un d'à peu près respectable", déplore Florence Cestac.

"Je me suis retrouvée dans les livres d'Annie Ernaux. Beaucoup", confie-t-elle, malgré la différence de classe sociale. Les Cestac, à Pont-Audemer (Eure), avaient une belle maison, une voiture et une résidence secondaire au bord de l'Atlantique. Pour la famille d'Annie Ernaux, les Duchêne, de l'autre côté de la Seine à Yvetot (Seine-Maritime), ce luxe était hors d'atteinte.

"On nous élevait, on était bien habillé, on avait à manger. Mais culturellement parlant il n'y avait rien, rien... Donc je m'ennuyais beaucoup", dit la dessinatrice de BD.

La vocation, pour elle, est apparue très tôt. "Mes cahiers étaient constellés de dessins. Physiquement j'étais là dans la classe, mais j'avais la tête ailleurs, en dessinant des histoires. Dieu merci, j'ai pu rentrer aux Beaux-Arts parce qu'il n'y avait pas besoin du bac à l'époque et j'ai eu le concours. Là, la vie s'est éclairée".

Annie Ernaux n'aura pas la chance de faire lire son oeuvre à son père, se rappelle-t-elle dans "Pourquoi lire". "J'ai commencé d'écrire vers vingt ans. J'ai envoyé le manuscrit d'un roman à un éditeur qui l'a refusé. Ma mère était déçue, mon père non, presque soulagé. Il est mort cinq ans avant que j'aie un premier livre publié".




 

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