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Jean-Louis Murat: groove toujours !

Jean-Louis Murat: groove toujours !
l'artiste français Jean-Louis Murat sur la scène des Francofolies à La Rochelle, dans l'ouest de la France, le 14 juillet 2014XAVIER LEOTY

"Le problème fondamental dans la chanson française, c'est son manque de groove": Jean-Louis Murat sait de quoi il parle, il est des rares qui l'ont dans la peau, comme le démontre avec panache "Il Francese", album également empreint d'une poignante mélancolie.

Il y a dix mois, Murat le prolifique (19 opus en 34 ans, dont 12 ces 16 dernières années) avait dérouté avec l'ovni "Travaux sur la N89", qui faisait le pari de la déconstruction de chansons, en délaissant guitares et mélodies pour mieux se réinventer sur la base de sons synthétiques et électroniques.

Un parti pris radical qui pouvait susciter une forme d'incompréhension, mais qui prend désormais tout son sens avec ce nouvel album.

"La mélodie à la française, c'est un peu comme l'addiction au sucre. Je voulais absolument m'en écarter et repartir de zéro. Ça a donné +N89+ et je n'étais pas sûr que ça fasse un disque. Mais finalement il a été assez réussi pour moi, parce que ça m'a redonné de l'énergie et je me suis de nouveau considéré en devenir. Si je n'avais pas fait ce disque, je n'aurais jamais pu faire +Il Francese+", assure Murat.

Si ce nouvel album ramène à ce qui fait le sel et le sucre de Jean-Louis Murat, à savoir sa science mélodique et ce fameux groove qui émane de sa voix toujours langoureuse à 66 ans, celui-ci a mis à profit ses expérimentations récentes pour pimenter ses arrangements à la manière d'un Bon Iver ou d'un Frank Ocean, son dernier coup de foudre. "Il ne passe pas une journée sans que je l'écoute."

"Je voulais que les esthètes sentent cet effort. Pour filer la métaphore cinématographique, j'ai voulu travailler sur plusieurs profondeurs de champ. J'ai voulu revenir à la haute époque, celle d'+Autant en emporte le vent+ où on maitrisait jusqu'à quatre profondeurs de champ, avec une équipe pour chaque", dit-il.

- Murat fréquente encore la beauté -

Cet art du bidouillage confère une ambiance western-spaghetti à la Morricone sur "Sweet Lorraine" et donne des atours hip hop à des titres comme "Achtung" et "Gazoline" où Kendrick Lamar a les honneurs d'une citation. Surtout il se conjugue idéalement au groove qui habite l'album.

"A part chez Gilbert Montagné et peut-être Véronique Sanson, quand elle est bien défoncée à +Vancouver+, du groove on n'en a pas vraiment en France", estime-t-il. "Même Claude Nougaro, c'est beaucoup ses musiciens comme Maurice Vander qui amenaient ça. Ce n'est pas pour rien si j'étais allé travailler à Nashville, pour comprendre ce truc-là."

"C'est extrêmement difficile à définir le groove. J'aime celui qu'on retrouve dans la soul, un peu poisseux. Le groove, c'est aussi la libido qui parle. J'ai toujours essayé de préserver ça, même si certaines radios ne me passaient pas il y a une dizaine d'années. Pour elles ma voix était trop agressive sexuellement", poursuit-il.

Comme cela se devine, "Il Francese" lorgne vers l'Italie, invoquant son cinéma glamour sur "Silvana" (Mangano), autant que la grande Histoire sur "Achtung", avec son célèbre homonyme Joachim Murat, fait roi de Naples par son beau-frère Napoléon 1er en 1808.

"J'ai toujours aimé l'idée d'avoir des vies imaginaires. Je ne suis pas pour les vies minuscules, je préfère les vies vastes", rit Jean-Louis Murat.

En fin d'album, l'artiste se fait plus grave et voilà de nouveau qu'il "fréquente la beauté", comme il le chantait dans l'album "Babel" (2014), sur deux titres particulièrement émouvants: "Rendre l'âme" et "Je me souviens".

Ces deux chansons méditatives et touchées par la grâce, que Murat dédie à son collaborateur et ami Christophe Pie mort en début d'année, le renvoient à son idole Leonard Cohen. "Étant moi-même un suicidaire chronique, Cohen, c'était ma musique de fond de suicide. Mais celle qui m'a sauvé c'était Al Green", confie-t-il le regard bleu toujours aussi perçant.

Preuve que chez Murat, le groove l'emporte toujours.

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