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La Grande Guerre et ses rares monuments aux morts pacifistes

La Grande Guerre et ses rares monuments aux morts pacifistes
"Maudite soit la guerre", clame le monument aux morts de Gentioux, photographié le 27 septmebre 2018ERIC CABANIS
histoire

"Que maudite soit la guerre!": dans une France qui compte au moins un monument aux morts dans chacune de ses 36.000 communes, une dizaine seulement sont clairement pacifistes et refusent de glorifier la Première Guerre mondiale.

Il lève le poing, accusateur, et désigne de son doigt d'écolier en bronze l'inscription "Maudite soit la guerre", qui suit 58 noms de Poilus décédés entre 1914 et 1918. Le monument aux morts de Gentioux (Creuse) fait partie de la petite dizaine considérée comme clairement pacifiste, selon Annette Becker, auteure de "Les Monuments aux morts : patrimoine et mémoires de la grande guerre".

"On confond souvent les monuments pacifiques - qui expriment le sentiment de la plupart des anciens combattants, à savoir qu'on ne veut plus faire la guerre - avec les monuments pacifistes qui, eux, disent que la guerre est mauvaise en soi et qu'on n'aurait jamais dû la faire".

Ces édifices "extrêmement rares" au regard de plus de 150.000 monuments aux morts français (si on compte ceux présents dans les églises, écoles ou entreprises) arborent tous une épitaphe revendicatrice.

"Contre la guerre. A la fraternité entre les peuples", clame le cénotaphe de Dardilly (Rhône) dans un pacifisme internationaliste détonnant, quand celui d'Equeurdreville (Manche), une femme tenant deux enfants terrorisés, reprend la même inscription qu'à Gentioux.

- monuments qui fâchent -

L'édifice de Château-Arnoux (Alpes-de-Haute-Provence) affirme lui, au détour d'un poème, que "la guerre est un crime" qui "laisse de cuisants remords" et fait "sombrer les Peuples dans l'abîme".

A côté des statues glorifiant le soldat triomphant, ces singuliers monuments détonnent et fâchent.

Celui de Gentioux a ainsi engendré de telles polémiques qu'il n'a été officiellement inauguré qu'en 1985, soit 63 ans après son érection. Classé depuis 1990, il est devenu un symbole du pacifisme. Chaque 11 novembre, y fleurit une grande réunion pacifiste, qui rassemble entre 300 et 600 personnes.

"Les gens estimaient que ces monuments se moquaient du sacrifice des leurs", indique Mme Becker à l'AFP, expliquant ainsi leur rareté.

Face au "bouleversement sans précédent" des 1.350.000 morts de 14-18, les cénotaphes occupent une fonction cathartique, qui permettaient aux survivants de panser leurs plaies.

Dire alors "que la guerre en soi est une mauvaise chose et ne devrait jamais exister, c’était renier la mémoire de ceux morts au front", selon l'historienne. Pour éviter l'opprobre populaire, d'autres édifices pacifistes se font alors plus discrets.

A Ouveillan (Aude), à côté des buissons de lavande, le monument aux morts laisse entrevoir, sous une large arche blanche ornée de soldats en débâcle, une femme en tailleur, prostrée.

La sobre épitaphe "Aux morts d'Ouveillan 1914-1918" ne laisse, elle, rien présager du caractère pacifiste du monument. "Et pourtant, il est reconnu comme tel".

- "sculpteur militant" -

Il n'y a pas de symbole visuel proprement pacifiste et "certains monuments ne portent pas d'inscriptions revendicatrices, mais sont considérés comme pacifistes parce que leur sculpteur était militant", explique Annette Becker. En les comptant, on arrive à une cinquantaine.

Le "Souvenir" d'Ouveillan s'inscrit dans cette logique: son auteur René Iché, enfant du pays, est connu pour son revirement pacifiste. De la même façon, Paul Dardé a laissé à sa région natale de l'Hérault nombre de sculptures pacifistes.

Ces artistes engagés n'ont pas toujours la possibilité d'inscrire un texte militant sur leurs œuvres, car "l'opinion populaire des villages qui commandent les monuments" n'y adhérent pas, détaille l'historienne. "Elle est en deuil, ne veut plus jamais la guerre, mais ne regrette pas de l'avoir faite".

Désormais, la mairie d'Ouveillan prend soin de cette œuvre inaugurée en 1927, bientôt classé monument historique "sans doute à cause de ce côté pacifiste", suppute Christelle Durand, du service patrimoine.

"C'est un monument particulier", souligne-t-elle, "Quand on y chante la Marseillaise pour les commémorations, c'est presque décalé. Ça dit +Très bien, vous chantez la victoire, mais le résultat c’est la pleureuse".

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