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Le naufrage du Sewol hante toujours le Festival du film de Busan

Cinq ans après le naufrage du ferry Sewol, le Festival sud-coréen de Busan revient cette année avec un nouveau documentaire sur ce drame qui plongea aussi ce grand rendez-vous asiatique du cinéma dans la pire crise de son histoire.

Il ne fait aucun doute qu'avec "President's 7 Hours" ("Les sept heures de la présidente"), qui sera pour la première fois projeté dimanche, le réalisateur Lee Sang-ho va encore faire l'événement au Festival international du film de Busan (Biff).

Son enquête coup de poing porte de nouveau sur la réaction des autorités -en l’occurrence l'ex-présidente destituée Park Geun-hye- dans les heures qui suivirent la tragédie du Sewol en avril 2014, au cours de laquelle périrent 304 personnes, dont 250 lycéens d'un même établissement.

C'est déjà M. Lee, qui est aussi journaliste, qui avait signé en 2014 "Diving Bell" ("Cloche de plongée"), également intitulé "The Truth Shall Not Sink With Sewol" ("La Vérité ne coulera pas avec le Sewol").

Ce documentaire sans concessions fustigeait l'inefficacité des secours après le naufrage. Il avait été projeté en première mondiale au Biff en 2014 contre l'avis de Suh Byung-Soo, alors maire de Busan et président du Festival qui jugeait le film "trop politique".

- Où était Mme Park? -

En 2015, le festival avait vu ses subventions fondre de moitié et été la cible d'audits en cascade. Acculé à la démission, son directeur Lee Yong-Kwan avait été condamné pour fraude en 2016, avant d'être réhabilité. Il est actuellement président du festival.

Cette "chasse aux sorcières" n'est pas sans rappeler celle menée dans le même temps par l'administration de l'ex-présidente conservatrice Park, qui avait établi une "liste noire" de près de 10.000 artistes critiques, comme aux pires heures de la dictature.

Dans "President's 7 Hours", M. Lee cherche à faire la lumière sur l'un des grands mystères entourant le naufrage: ce que faisait Mme Park juste après le drame.

De nombreuses hypothèses ont été émises, et la version officielle veut que l'ex-présidente passa ces sept heures à sa résidence.

Mme Park, qui fut destituée en 2017 dans un retentissant scandale et purge actuellement une peine de 25 ans de prison, notamment pour corruption et abus de pouvoir, n'a jamais expliqué son silence lors des premières heures de la tragédie.

- Responsabilités politiques -

A en croire les producteurs, les tickets pour la première se sont tous vendus en dix minutes. Et M. Lee espère que le combat pour la justice "se propage du Biff à tous les coins du pays, comme ce fut le cas avec +Diving Bell+ il y a cinq ans".

La tragédie du Sewol demeure un traumatisme national, notamment parce qu'elle a mis au jour de profondes divisions au sein de la société.

Parce qu'elles demandaient des comptes au gouvernement conservateur de l'époque, les familles des victimes, pour la majorité originaires de banlieues ouvrières pauvres, furent même accusées par des mouvements de droite de faire le jeu de la Corée du Nord.

Le capitaine du ferry surchargé Lee Joon-seok, un des premiers à monter à bord des canots de sauvetage alors que des centaines de passagers étaient coincés à bord, fut condamné à perpétuité.

Mais les familles demandent aussi que les responsabilités politiques soient établies, exigeant toujours une enquête sur certains membres de l'ex-gouvernement, et notamment sur l'ex-ministre de la Justice Hwang Kyo-ahn, aujourd'hui à la tête du Parti de la liberté de Corée, première formation de l'opposition.

Lee Sang-ho accuse, lui, le parquet de se montrer sélectif dans ses enquêtes, en fonction des personnes mises en cause. Il en veut pour preuve la rapidité avec laquelle les enquêteurs ont perquisitionné le domicile de l'actuel ministre de la Justice Cho Kuk (centre-gauche) dans une enquête sur des soupçons de népotisme.

- "Ce que nous avons vécu" -

"N'oublions pas l'indignation des familles des victimes du Sewol qui pensent que l'enquête sur les responsables de la tragédie devrait être menée comme celle sur M. Cho et sa famille", a déclaré M. Lee.

Certains mettent en cause la partialité du réalisateur qui utiliserait son film pour détourner l'attention du mécontentement grandissant à l'égard du président de centre-gauche Moon Jae-in, malmené par l'affaire Cho.

Depuis le tollé de ces dernières années, les autorités de Busan ont pris des mesures pour garantir l'indépendance du Biff.

La projection de "President's 7 Hours" n'est cependant pas exempte d'arrières pensées politiques, comme l'explique Kang So-won, une des responsables de la programmation.

"Personnellement, je souhaitais montrer ce film aux gens de Busan, une ville dont beaucoup d'habitants soutiennent le Parti de la liberté de Corée", a-t-elle déclaré à l'AFP. "Je voulais qu'ils voient ce que nous avons vécu" sous le gouvernement Park.

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