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Le "peuple de la périphérie" s'invite au Châtelet avec Abd Al Malik

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Le rappeur Abd al Malik au Grand Palais à Paris, le 1er cotobre 2019FRANCOIS GUILLOT

C'est un spectacle qui se veut un "Hamilton" à la française, le hit de Broadway qui chante la diversité. Mais c'est aussi l'histoire de jeunes de banlieue qui s'approprient une prestigieuse scène parisienne grâce au rappeur star Abd Al Malik.

Le Théâtre du Châtelet, qui a rouvert ses portes le 13 septembre après environ trois ans de fermeture pour travaux, démarre samedi sa saison proprement dite avec une création, "Les Justes", basée sur la pièce éponyme d'Albert Camus, jouée pour la première fois il y a 70 ans au Théâtre Hébertot à Paris.

L'adaptation, qui joue jusqu'au 19 octobre, promet d'être singulière, ne serait-ce qu'au niveau de la distribution: à l'image de "Hamilton", dont le casting est essentiellement des Afro-américains, des Latinos et des Asiatiques, "Les Justes" sera jouée par une majorité d'acteurs français d'origines maghrébine et africaine, chose peu commune sur la scène parisienne.

"Les Justes", qui parle d'un groupe de révolutionnaires dans la Russie de 1905 projetant un attentat pour se libérer de la "tyrannie", "souligne une question universelle et contemporaine", explique à l'AFP Abd Al Malik, dont c'est la première mise en scène.

"On parle de révolte de nos jours mais que veut dire l'engagement politique en 2019? La fin justifie-t-elle les moyens?", ajoute l'auteur, rappeur et réalisateur de 44 ans, qui est également selon le Châtelet le premier metteur en scène noir engagé par le théâtre depuis sa création en 1862.

"Donc quand je mets sur scène des Français d'origine algérienne, congolaise, cambodgienne, asiatique et blancs, ce n'est pas tant pour faire +diversité+, c'est pour dire que nous sommes tous connectés, que nos histoires sont entrelacées", poursuit l'artiste lui-même d'origine congolaise.

- "Le peuple de la périphérie" -

Le rappeur poète et adepte du soufisme qualifie le spectacle de "tragédie musicale": le hip-hop, le slam et le rap rythment le texte de Camus grâce aux compositions de Bilal, son frère cadet et compositeur attitré, et Wallen, l'une des rares compositrices de rap françaises.

Mais ce n'est pas une simple mise en musique: pendant huit mois, Abd Al Malik a travaillé avec des jeunes d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pour qu'ils réfléchissent à la portée philosophique de la pièce.

Dans le spectacle, il les convoque sous forme de choeur déclamant des aphorismes qui "mettent en écho" le texte de Camus et représentent leur vision du monde.

"Le texte les a ramené à des problématiques qui les concernent: on a parlé de violence policière, de crise migratoire, des quartiers populaires qui sont mis de côté", explique Abd Al Malik, qui a sorti cet été son livre "Méchantes Blessures" où il évoque une jeunesse française éprise de culture et issue des banlieues et de l'immigration.

"Ces gens-là, je les appelle +le peuple de la périphérie+, les gens de banlieues, de campagne qu'on n'écoute pas, qu'on ne voit pas. Et quand on les voit sur les scènes parisiennes, c'est caricatural", souligne-t-il.

- Camus, "un grand frère" -

Pour lui, le fait que ces jeunes se retrouvent sur la scène du Châtelet, avec le soutien du Théâtre de la Ville, est fortement symbolique. "Mais cela ne veut pas dire qu'on propose une culture au rabais", martèle-t-il.

"Les Justes" est "un projet qui résume toutes nos ambitions", affirme de son côté Ruth Mackenzie, codirectrice artistique du Châtelet avec Thomas Lauriot-dit-Prévost. "Tout le monde a le droit de venir à ce théâtre mais aussi d'être sur scène", dit la Britannique nommée en 2017.

Elle décrit les jeunes d'Aulnay-sous-Bois comme "transformés" par l'expérience. "Ils sont tellement fiers, tellement contents, c'est leur théâtre. Ils s'approprient la scène ".

Pour Abd Al Malik, un passionné de Camus qui a grandi dans une cité HLM à Strasbourg et qui a évoqué dans des entretiens être passé par la petite délinquance, le projet a également une portée personnelle.

"Comme Camus, j'ai été élevé par une mère seule, la culture m'a arraché à ma condition et je me suis confronté à l'intelligentsia parisienne. Je sens qu'il est un grand frère qui me donne des conseils".

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