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Les samouraïs entre mythe et réalité à la Mostra de Venise

Les samouraïs entre mythe et réalité à la Mostra de Venise
En partant de la gauche: Les acteurs Ryusei Maeda, Sosuke Ikematsu, Yu Aoi , et enfin le réalisateur et acteur Shinya Tsukamoto à la première du film "Zan" (Killing) le 7 septembre 2018 au festival dAlberto PIZZOLI

Pour son dernier film en compétition, la Mostra de Venise a présenté vendredi un film de samouraïs, genre qui peut dérouter les spectateurs peu avertis mais fascine ceux qui en maîtrisent les codes.

En lice pour le Lion d'Or décerné samedi soir sur le Lido, "Zan" ("Killing", titre international), signé Shinya Tsukamoto, est une fable médiévale qu'une poignée d'amateurs a accueillie avec enthousiasme après son avant-première destinée à la presse.

Le film le plus court de la sélection cette année (80 minutes seulement) se déroule dans le Japon du milieu du XIXe, à la fin de l'ère Edo (commencée vers 1600), où les samouraïs sont devenus des guerriers itinérants appelés "ronins".

Sur sa route, l'un d'eux (interprété par Sosuke Ikematsu, 28 ans) va croiser une jeune paysanne (Yu Aoi) ainsi qu'un vieux guerrier (le réalisateur incarne lui-même ce personnage) à la recherche de jeunes recrues. Mais le jeune samouraï, pourtant fine lame, se montre réticent à l'idée de combattre.

"L'acte de tuer dans la période Edo était normal mais quand j'ai commencé à réfléchir au film, je me suis demandé comment un jeune d'aujourd'hui réagirait s'il se retrouvait dans une période similaire, s'il parviendrait à tuer quelqu'un sans hésitation", a expliqué en conférence de presse Shinya Tsukamoto.

"Je me suis dit aussi que, peut-être, les gens de l'époque n'avaient pas forcément cet instinct de tuer qui est souvent décrit", a ajouté le cinéaste et acteur de 58 ans.

En mettant l'accent sur le scepticisme du héros, qui s'interroge sur le fait prendre les armes (une sorte d'objecteur de conscience médiéval) le film s'éloigne de la figure classique de ces hommes armés de sabres et au code d'honneur rigide exportée par le Japon. Une image souvent comparée au sacrifice des pilotes kamikaze de la Seconde Guerre mondiale.

- 'Déchirement intérieur' -

"Le film fait référence à la thématique connue du déchirement intérieur, très exploitée dans le cinéma japonais, comme dans +Hara-Kri+ de Masaki Kobayashi (1962), avant qu'il ne se dirige vers l'action et clichés qui l'accompagne", décrypte pour l'AFP Julien Peltier, auteur de "Samouraïs" (Editions Prisma - 2016).

"Car si les samouraïs sont souvent réduits en Occident à des guerriers sanguinaires et impitoyables, il sont en fait dans la culture japonaise des personnages complexes, en proie à des dilemmes, particulièrement durant l'ère Edo", précise-t-il.

L'image romantique du samouraï a été transmise à l'Occident "sous la forme des mangas, dessins animés, jeux vidéos et autres conventions J-pop (culture japonaise)", souligne le spécialiste.

L'ère Edo, pendant laquelle se déroule le film, est pour le Japon une époque de prospérité, de fermeture aux autres pays et aussi de pacification, après des siècles de guerre.

"Cette période de paix fera perdre aux samouraïs leur raison d'être originelle, ils se retrouveront privés de maîtres (pour devenir des "ronins") et nombre d'entre eux sombreront dans le brigandage, thème que l'on retrouve chez le cinéaste Kurosawa et notamment +Les 7 samouraïs+ (1954)", explique Julien Peltier.

Entre scènes de combats aussi esthétiques que sanglantes et séquences d’introspection, "Killing" est aussi une réflexion de Shinya Tsukamoto sur la menace de la guerre.

"Trois ans ont passés depuis mon dernier film ("Nobi", qui décrivait les horreurs de la Seconde Guerre mondiale côté japonais) et mes peurs n'ont pas diminué, elles ont même augmenté", a confié le cinéaste. "J'ai voulu crier cette peur à travers le personnage de ce samouraï plein de scepticisme, qui n'est pas le héros classique qu'on applaudit à la fin du film et que j'avais en moi depuis vingt ans".

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