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Nazisme: la culture de repentance remise en cause par l'extrême droite

histoire

La culture de la mémoire de la Shoah a constitué un pilier de l'Allemagne d'après-guerre. Est-elle en danger plus de 70 ans après, face à la remise en cause croissante de la repentance nationale pour les crimes nazis ?

Le directeur du camp de Sachsenhausen au nord de Berlin se souvient bien encore de la visite guidée il y a un an d'un groupe amené par le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD): les visiteurs ont commencé à poser des questions précises sur les bombardements des Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale, insinuant que les conséquences sur les populations civiles étaient comparables aux crimes commis par les nazis de 1933 à 1945.

"Notre collègue, horrifié, m'a dit que ces commentaires par des gens manifestement entraînés à cette rhétorique ont abouti à la remise en cause de l'existence des chambres à gaz et aux assassinats de masse commis dans ces lieux", raconte le directeur du camp, Axel Drecoll, à l'AFP.

Le guide a arrêté la visite et le groupe a été renvoyé manu militari. Le directeur du site a réclamé des excuses de l'une des dirigeantes de l'AfD et instigatrice de la visite, Alice Weidel. Un an plus tard, elles se font toujours attendre.

- Mis en accusation -

L'un des participants, âgé de 69 ans, vient d'être mis en accusation notamment pour incitation à la haine raciale par la justice du Brandebourg, l'Etat régional dans lequel se situe le camp de Sachsenhausen.

Sur le site balayé par les vents de Sachsenhausen, M. Drecoll estime que les lieux de mémoire doivent évoluer pour se préparer à un changement d'époque. Bientôt, il n'y aura en effet plus de survivants de l'Holocauste pour témoigner auprès des nouvelles générations.

"Cela veut dire qu'il faut des médias interactifs dans les expositions, des tablettes dans les salles de conférence, un site internet mis à jour, et des audioguides pour les visiteurs, qui pourraient devenir des guides multimédia", détaille-t-il.

Le directeur met toutefois en garde: les outils numériques et gadgets permettant une réalité augmentée risquent d'affaiblir les efforts faits pour enseigner les leçons du passé.

"Nous sommes aussi un cimetière. Nous avons besoin d'un travail commémoratif digne et non pas d'émotions pures. Les larmes ne permettent pas d'enseigner", poursuit-il.

La proposition de certains responsables politiques de rendre obligatoire la visite d'un ancien camp de concentration ne convainc pas en revanche le directeur du Mémorial de Sachsenhausen.

"Je crois vraiment à la motivation intrinsèque", souligne-t-il. Or "certains jeunes sont dépassés par les images auxquelles ils sont confrontés sur les lieux où ont été commis les crimes, et il faut respecter cela".

Quelque 200.000 personnes ont été détenues à Sachsenhausen entre 1936 et 1945 et au moins 40.000 y ont péri. Sachsenhausen attire chaque année quelque 700.000 visiteurs du monde entier, soit le double d'il y a dix ans et l'immense majorité d'entre eux se montrent "respectueux" du lieu, selon M. Drecoll.

Mais plusieurs responsables de premier plan de l'AfD ont remis en cause cette politique de la repentance.

Son co-dirigeant Alexander Gauland a fait scandale l'an dernier en estimant que la période nazie avait l'importance d'une "fiente d'oiseau" dans l'histoire millénaire germanique.

Un autre responsable, Björn Höcke, avait lui qualifié le Mémorial de l'Holocauste, en plein coeur de Berlin, "de mémorial de la honte". Ces saillies ne freinent pas l'essor du parti, bien au contraire: il devrait encore enregistrer des gains significatifs lors d'élections régionales en septembre et octobre dans l'est du pays, son bastion.

Les responsables de l'ancien camp de Buchenwald ont interdit aux responsables de l'AfD d'assister aux cérémonies de commémoration qui se tiennent tous les ans "aussi longtemps qu'ils ne prendront pas leurs distances de manière crédible avec les positions révisionnistes".

- Tabous brisés -

Le directeur de l'ancien camp de Sachsenhausen se dit aussi préoccupé car l'AfD "brise des tabous verbaux". "On ne peut pas oublier que les mots créent de la réalité et que l'emploi d'un certain langage étend le champ des possibles. Nous avons appris cela de la période nazie", souligne-t-il.

Mais la tête de liste de l'AfD dans le Brandebourg, Andreas Kalbitz, qui dénonce régulièrement "les hordes de jeunes hommes musulmans", assure que les craintes exprimées par M. Drecoll sont "infondées".

Son parti n'a aucun projet "de fermer des mémoriaux ou de marginaliser le souvenir des crimes nazis", a-t-il assuré à des journalistes. "Je crois que cette sorte d'hystérie concernant l'AfD va disparaître, en particulier après les élections" régionales, a-t-il dit.

Dans l'ancien camp de Sachsenhausen, une jeune Néerlandaise de 19 ans, Lola Rohde, estime elle, durant la visite des baraquements où s'entassaient des prisonniers juifs, que les responsables politiques "devraient se rendre dans un mémorial comme ici".

Ils verraient "quelles conséquences peuvent avoir leurs mots."

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