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Quand l'avant-garde américaine redécouvrait les Nymphéas

Quand l'avant-garde américaine redécouvrait les Nymphéas
Les Nymphéas de Claude Monet, lors d'une exposition au musée Marmottan en octobre 2010 FRANCE-ART-EXHIBITION-MONET-MARMOTTANETIENNE LAURENT

Fascinés par les Nymphéas de Monet, les peintres de l'école abstraite américaine ont vu dans le patriarche de Giverny le précurseur de toute une génération d'artistes outre-atlantique, comme le montre une pertinente exposition au Musée de l'Orangerie.

"C'est par le détour du regard américain que les Nymphéas ont été redécouvertes", explique Cécile Debray, directrice de l'Orangerie où est installé cet immense ensemble de toiles - cent mètres de long - , offert par Monet à la France au lendemain de l'armistice du 11 novembre 1918.

"Lors de l'ouverture de l'Orangerie en 1927, le rendez-vous est manqué avec le public et les critiques", rappelle Cécile Debray. "On ne sait pas comment regarder cette oeuvre, on la lit comme Art nouveau, très décorative, informe, presque angoissante". Après le traumatisme de la Guerre de 14, l'heure est plutôt au retour à l'ordre, aux classicismes, à l'abstraction géométrique.

La deuxième vie des Nymphéas va se jouer après la 2ème Guerre mondiale, en quelques dates autour d'une décennie.

1952: réouverture des salles de l'Orangerie. Un des panneaux de la première salle a été endommagé en 1944 par les bombardements alliés.

1954: le critique américain, Clément Greenberg, théoricien de l'école abstraite new-yorkaise, visite l'Orangerie. Dans un essai resté célèbre "American Type Painting", publié l'année suivante, ce pape du formalisme établit des rapprochements entre Monet et des artistes américains comme Clyfford Still ou Barnett Newman, sans doute le premier à réévaluer l'apport impressionniste.

1955: un panneau des Nymphéas est acheté par le patron du Museum of Modern Art de New York, Alfred H. Barr, pourtant un ardent défenseur de Cézanne et du Cubisme comme sources de l'abstraction.

- Relectures et influences -

L'exposition décrypte "ce jeu subtil de relectures et d'influences" en confrontant par un accrochage très travaillé, malgré l'espace contraint, séries de Monet - "Le Saule pleureur", "Le Pont japonais"... -, et toiles emblématiques des abstraits américains (Mark Rothko, Willem De Kooning, Jackson Pollock...).

Cécile Debray tente ainsi d'analyser "la contruction idéologique et esthétique qui se joue entre une oeuvre unique, historique, européenne et un courant artistique vivant, américain, en quête de légitimité et d'hégémonie".

Deux peintres de ce courant se situent plus particulièrement dans la lignée de Monet, Morris Louis et Helen Frankenthaler. Un temps compagne de Greenberg, Frankenthaler invente la technique de la couleur comme une tâche (stained color), ce que le critique américain théorisera sous le concept de color field painting (peinture en champs de couleur).

Une technique développée magistralement par Morris Louis avec sa série des "voiles", dont un magnifique exemple est présenté dans l'exposition au côté d'une impressionante toile bleue de Frankenthaler, "Riverhead".

"L'effet Nympheas" va s'exercer davantage encore sur un groupe d'artistes légèrement plus jeunes, qualifiés par plusieurs critiques, et bien qu'ils s'en défendent, d'impressionistes abstraits. Philippe Guston, à la touche très tissée, très fine, est emblématique de ces peintres, qui comptent également dans leurs rangs Joan Mitchell, Mark Tobey, Sam Francis ou le Canadien Jean-Paul Riopelle.

Etrangement, certains d'entre eux ne reconnaissent pas l'influence impressioniste, comme Joan Mitchell, alors qu'elle est sans doute celle chez qui elle est la plus évidente, note Cécile Debray.

L'influence des Nymphéas s'est même étendue à Ellsworth Kelly, un minimaliste américain installé en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. "Les derniers tableaux de Monet ont eu une grande influence sur moi et, quoique mon travail ne ressemble pas au sien, je crois que je veux que son esprit soit le même", a-t-il dit.

Après une visite à Giverny, il réalise "Tableau vert", un monochrome avec des reflets verts et bleus, "comme de l’herbe qui bouge sous l’eau", exposé avec des dessins de sa main de feuilles de nénuphars, une présentation conçue par Eric de Chassey, directeur de l'Institut national d'histoire de l'art.

Musée de l'Orangerie jusqu'au 20 août

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