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Quand la musique veut décoller ses étiquettes

 
 

"Il faut éviter de dire +musiques urbaines+, c'est stigmatisant, est-ce qu'on parle de +musiques rurales+?: Thérèse, talent émergent, pointe du doigt la catégorisation des esthétiques musicales qui enferme des musiciens dans une case.

Le terme "musiques urbaines", largement utilisé dans l'industrie musicale et dans les médias, prend parfois un écho péjoratif.

"Derrière +musiques urbaines+, on peut sous-entendre +musique de racailles, de zones périphériques+, c'est comme quand on dit +musique traditionnelle+, ça peut sous-entendre +musique de bouseux+", résume sans langue de bois Naïma Huber Yahi, historienne et chercheuse.

Celle qui est aussi directrice adjointe de l'association Villes des musiques du monde participe avec Thérèse ("Chinoise ?", single percutant) à une table ronde dans le cadre des Trans Musicales de Rennes ("Les musiques actuelles sont-elles réellement des espaces de diversités ?").

Ce festival défricheur ne s’embarrasse pas des étiquettes, programmant des groupes qui mélangent allégrement les saveurs comme Ladaniva (chant arménien traditionnel agrémenté de folk balkanique ou de maloya de La Réunion).

Blick Bassy a lui été rangé sur l'étagère "musiques du monde". Il chante en bassa, langue très peu parlée au Cameroun, mais son spectre musical est bien plus large que l'appellation qu'on lui a collée.

"En Angleterre, dans les festivals ou sur les radios, c'est une autre approche. Youssou Ndour est considéré comme une popstar, pas comme quelqu'un qui fait des +musiques du monde+", souligne l'artiste, présent à la table ronde.

- Prise de conscience -

"L'avènement de ce qu'on a appelé +musiques du monde+ a écrasé ce que faisait Rachid Taha, lui qui aimait circuler entre le patrimonial, le rock, s'est retrouvé enfermé dans la case raï, alors que ce qu'il faisait c'était plutôt du chaâbi d'ailleurs", rapelle Naïma Huber Yahi.

Et d'ajouter: "et le terme +musiques du monde+ a été parfois accolé à partir d'un faciès, d'une langue, d'une origine".

Stéphane Krasniewski, directeur de "Les Suds, festival de musiques du monde" aimerait "sortir de cette appellation pour s'appeler +festival de musiques+", comme il le dit en prenant la parole dans l'assistance. Mais il a "peur qu'on ait encore malheureusement besoin de cette catégorisation pour aider des esthétiques musicales sous-médiatisées et invisibilisées".

"+Musiques du monde+ vient d'une correction pour des musiques oubliées mais on se retrouve avec ce terme enfermant", glisse Sophian Fanen, co-fondateur du web média Les jours, présent à la table ronde.

"L'enfermement, c'est aussi qu'il y a des salles qui sont missionnées pour faire vivre cette scène des +musiques du monde+", complète ce journaliste spécialiste de l'industrie musicale.

Sophian Fanen précise que "les plateformes de streaming ont commencé à rayer ces termes de +musiques urbaines+, +musiques du monde+, il y a une prise de conscience".

- Agir de l'intérieur -

Jean-Christophe Delcroix, directeur de la salle francilienne "Le Tamanoir", prend le micro dans le public pour dire qu'il présente désormais son site comme "le lieu de toutes les musiques du monde actuel".

Pour agir "de l'intérieur", Blick Bassy siège "dans des commissions à la Sacem, l'Adami, au CNM: dans ces institutions de la filière musicale, nous les artistes, on peut changer les choses, ces étiquettes on essaye de s'en émanciper".

"Il faut mettre un terme à ces catégories, ponctue Naïma Huber Yahi. Notre chance c'est qu'on n'aura pas le choix, la jeunesse a fait le choix de la diversité". Les playlists des jeunes auditeurs refusent toute chapelle.

Billie Eilish, la nouvelle égérie de la chanson américaine, 19 ans, a dans ses écouteurs Frank Sinatra, Julie London (chanteuse-actrice des années 1950-60), Audrey Hepburn (comédienne qui chantait "Moon River" dans le film "Diamants sur canapé"), Antônio Carlos Jobim (figure de la Bossa Nova), The Dø (indie pop), The Strokes (rock) ou encore PartyNextDoor (r'n'b) comme elle l'a dit dans Madame Figaro.


 

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