Rocio Molina, la grossesse dansée sur scène

Rocio Molina, la grossesse dansée sur scène
Rocio Molina le 19 septembre 2010CRISTINA QUICLER
danse

Elle est la danseuse de flamenco la plus audacieuse de sa génération. Mais au festival d'Avignon, l'Espagnole Rocio Molina a tenté une expérience encore plus radicale: danser sur scène enceinte.

Dans son pays, la presse a qualifié de "révolutionnaire", voire iconoclaste le style de cette bailaora originaire de Malaga en raison de ses inspirations hip-hop, des costumes d'hommes et des gestes plus sexuels qu'elle apporte à cet art encore conservateur.

Une des rares bailaoras à se revendiquer comme lesbienne, elle a décidé de faire un enfant seule à travers une insémination artificielle le 28 mars, et c'est enceinte de presque quatre mois qu'elle a présenté son spectacle "Grito pelao" (Cri écorché) à Avignon.

- "Zapateado mesuré" -

"Ce n'est pas venu d'une idée mais d'une nécessité et d'un désir (d'avoir un enfant). Et je ne pouvais pas m'arrêter de danser même si j'essayais de tomber enceinte", affirme la danseuse de 33 ans à l'AFP.

Alors qu'une grande majorité de danseuses, toutes disciplines confondues, cessent de danser au moment de la grossesse, Rocio Molina se roule par terre, porte sa mère -présente avec elle sur scène-- sur le dos, et se cambre sans cesse.

Et surtout, elle fait du "zapateado" (ces frappes de pied emblématiques du flamenco) assez marqué pendant le spectacle qui dure deux heures, marqué par plusieurs pauses.

En fait, "le zapateado est très mesuré" dans ce spectacle, sourit Rocio, connue pour sa virtuosité sur scène, dans la lignée de grandes stars du flamenco comme Israel Galvan ou Antonio Canales.

"J'ai changé la technique car avant je sautais beaucoup et ici il n'y a pas de saut pour que le foetus ne souffre pas", ajoute-t-elle. "J'expérimente beaucoup plus avec le corps, les bras".

Celle que la presse internationale a décrite comme l'une des meilleures danseuses de flamenco dans le monde dit être plus que jamais à l'écoute son corps.

A la fin du spectacle, elle le fait presque littéralement. "Je vais vous chanter une chanson d'amour", clame-t-elle.

Puis elle s'empare d'une sorte d'échographe portable, elle nous fait écouter les battements de coeur de sa fille qui naîtra en décembre. Il n'était pas clair s'il s'agissait d'un enregistrement mais le son qui a résonné dans la cour a certainement fait de l'effet dans le public.

"Je transforme ma danse à mesure que se transforme mon corps", assure la bailaora qui montre à 17 semaines un petit ventre rond.

"L'énergie est la première chose qui change et le temps (du spectacle) est plus lent", assure Rocio,

"Je n'arrive pas à bouger comme il faut", plaisante-t-elle à un moment du show.

Avec des spectacles qui déconstruisent les normes du genre --elle porte des ensembles masculins au lieu des robes traditionnelles--, elle soutient qu'il n'y a pas de message politique, même si c'est un spectacle "où la parole est clairement donnée à la femme".

- "Quand apparaîtra la vie" -

A ses côtés, sa mère Lola Cruz, qui l'accompagne avec quelques pas de danse sur scène et la chanteuse catalane Silvia Pérez Cruz.

"Les gens sont émus non seulement par la grossesse (sur scène) mais par l'affection et la sensibilité qui lient les trois générations (la mère, la fille et le bébé qui va naître)", affirme Rocio.

"Grito pelao" sera en tournée dans des villes espagnoles avant de revenir en octobre au Théâtre de Chaillot à Paris - elle sera alors enceinte de 7 mois - où elle est artiste associée depuis 2014.

La danse est par essence un art éphémère mais dans ce cas précis, il l'est encore plus dans "Grito pelao": le spectacle s'arrêtera à son septième mois de grossesse.

"Notre intention était cette idée romantique. Nous voulions que l'oeuvre s'arrête quand apparaîtra la vie", affirme la bailaora.

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