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Sur la scène d'Avignon, deux Iran se croisent sans se rencontrer

Sur la scène d'Avignon, deux Iran se croisent sans se rencontrer
Répétition d'une pièce de Koohestani, en juillet 2016 à AvignonANNE-CHRISTINE POUJOULAT

Amir Reza Koohestani et Gurshad Shaheman sont nés en 1978, un an avant la révolution iranienne, mais leur âge et leur origine sont probablement tout ce que ces deux metteurs en scène présents à Avignon ont en commun.

Né à Chiraz dans le sud-ouest de l'Iran, Koohestani partage son temps entre Téhéran et l'Allemagne, tandis que Shaheman a quitté son pays natal à 12 ans pour s'installer en France, où il est artiste associé du Centre national dramatique de Normandie-Rouen.

Ils sourient à l'idée que le public occidental regarde leur travail à travers le prisme de l'exotique.

"Je ne me fais pas d'illusions, je sais que du moment que je suis un artiste iranien, quand on vient voir mon travail on y cherche quelque chose de précis", affirme à l'AFP Koohestani, qui présente sa nouvelle pièce "Summerless" à Avignon.

Dans une de ses oeuvres acclamées, "Timeloss" (2013), il mettait en scène d'anciens amants qui se retrouvent des années plus tard. "C'est une histoire universelle mais parce que je suis Iranien, on y verra une sorte de carte postale de l'Iran", affirme le metteur en scène.

- L'école comme métaphore -

Sans faire du théâtre politique, il avance dans "Summerless" une critique sociale subtile du système éducatif dans son pays.

On y discute de la hausse des frais de scolarité et pour les justifier une directrice d'école décide de rafraîchir les locaux.

Il y a quelques années, le parlement iranien a approuvé la création d'écoles privées alors que selon la constitution, tout Iranien doit pouvoir bénéficier d'une éducation gratuite.

"L'école est une métaphore parfaite pour montrer la transition d'une société révolutionnaire et sociale à une société mercantile", précise Koohestani. "C'est devenu un marché où pour obtenir une meilleure éducation, apprendre des langues étrangères, il faut payer plus".

Avec sa compagnie Mehr Theatre Group, Koohestani est l'un des metteurs en scène iraniens le plus en vogue en Europe, collaborant avec plusieurs théâtres notamment en Allemagne, mais vit au moins six mois en Iran.

Plus connu pour son cinéma, le pays connaît une sorte de "boum" dans le théâtre, notamment depuis l'accession du président modéré Hassan Rohani en 2013.

"Chaque soir à Téhéran, il y au moins 50 représentations de théâtre", précise Koohestani. "Et il n'y en a pas deux qui soient pareils".

L'art reste élitiste, mais attire un public de plus en plus large. Moins présente que pour le cinéma, la censure existe, avec parfois des spectacles interdits si une actrice ne porte pas correctement le voile.

Dans "Summerless", Koohestani met en scène un peintre qui vient effacer les slogans révolutionnaires sur les murs de l'école et fait allusion au tabou de la pédophilie.

"J'ai pu au cours de ma carrière rencontrer des difficultés avec la censure, mais elles étaient très semblables à celles que j'ai connues en Europe avec des gens qui ne s'appellent pas des censeurs, comme des directeurs artistiques", souligne Koohestani.

- Double souffrance -

Gurshad Shaheman, lui, présente un théâtre encore plus intime.

Pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 80, son père est en charge de reconstruire les routes détruites à la frontière irakienne. Il emmène au front Gurshad, alors âgé de quatre ans, une expérience qui allait marquer à jamais l'artiste qui racontera son histoire dans une trilogie.

Dans "Il pourra toujours dire que c'est pour l'amour du prophète", il explore la manière dont "la géopolitique nous touche au plus profond de nous-mêmes".

Homosexuel et marié à un Libanais, il est allé à Beyrouth et à Athènes à la recherche de réfugiés, notamment syriens et appartenant à la communauté LGBT+, pour écouter leurs histoires.

Le résultat sur scène, ce sont 14 acteurs témoignant de manière parfois très crue de leur souffrance double de réfugiés et d'homosexuels ou de trans.

"C'est une 1001 nuits contemporaine. Ces personnes qui racontent leurs aventures d'amour, de chair et de sang, ce sont les héritiers de Shéhérazade", assure l'artiste.

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