En ce moment
 
 

Théâtre: "Tous nos Ciels", le destin méconnu d'enfants déracinés de la Réunion

 
 

Les fausses promesses d'un "avenir meilleur" dans l'Hexagone, le sentiment d'être "un enfant volé": la pièce "Tous nos Ciels" raconte avec humour et tendresse le destin méconnu des 2.015 Réunionnais victimes d'une migration forcée vers la métropole de 1962 à 1984.

Créé au Théâtre de Nîmes avant de partir en tournée nationale et jusqu'à la Réunion, ce spectacle d'à peine une heure met en scène trois jeunes comédiennes évoluant sur un fond noir.

L'une des actrices, Jessica Ramassamy, elle-même originaire de ce territoire français de l'océan Indien, en a aussi écrit le texte, inspiré d'une histoire vraie, mais pas celle de sa famille.

Elle incarne tout d'abord Marie-Anne, petite fille de trois ans confiée par ses parents réunionnais à une représentante de l'Etat français, qui leur fait signer des papiers qu'ils ne comprennent pas contre la promesse d'en faire une médecin ou une avocate, là-bas dans la lointaine métropole.

L'actrice incarne ensuite la même petite fille, que sa famille d'adoption dans la Creuse a rebaptisée "Elodie" et à qui l'on cache sa véritable identité.

A 16 ans, ce sera la révélation fortuite: "Je suis née à la Réunion. Je ne sais même pas où c'est sur la carte".

Commence alors la recherche de cinq frères et soeurs, déracinés en même temps qu'elle et dont elle a été séparée, puis de ses parents, à la Réunion. Les méandres de son parcours, d'une émission de télé-réalité aux guichets d'une administration insensible, relèvent du tragi-comique.

Sabine Moulia et Virginie Sibalo, les deux autres comédiennes, interprètent une assistante sociale, une institutrice, des copines d'école ou encore une "nouvelle maman", dont aucune ne prend réellement la mesure du sentiment d'abandon et de trahison de la jeune femme.

- "Responsabilité morale" de l'Etat -

Au total, 2.015 jeunes Réunionnais ont été déplacés dans l'Hexagone entre 1962 et 1984 pour résoudre les problèmes de démographie galopante et de grande pauvreté que connaissait la Réunion, selon un rapport d'expert de 2018 qui estimait que 1.800 d'entre eux étaient encore vivants.

On les a appelés les "Enfants de la Creuse", parce qu'ils ont notamment été accueillis dans ce territoire rural confronté à l'exode des populations, mais au total ils ont été envoyés dans 83 départements.

Certains n'ont jamais remis les pieds dans leur île, ni revu leur famille. Un tiers ont été "transplantés" avant l'âge de cinq ans, souvent pour être adoptés. La moitié avaient de six à 15 ans et ont été placés en familles d'accueil ou en institution. Ceux qui avaient plus de 15 ans (un sur cinq) ont été envoyés en apprentissage ou formation.

Certains sont tombés sur des familles qui voyaient en eux une main d'oeuvre gratuite, d'autres ont subi violences et agressions sexuelles.

Même si l'Assemblée nationale a reconnu en 2014 la "responsabilité morale" de l'Etat, des associations d'anciens déplacés réclament toujours un plus grand soutien juridique, administratif et psychologique pour les aider à se réapproprier leur histoire.

- A la Réunion en avril -

Le spectacle, le deuxième monté par le collectif montpelliérain V.1., s'inspire de la vie de Valérie Andanson, aujourd'hui porte-parole de la Fédération des enfants déracinées d'Outre-mer (FEDD).

De petits extraits d'une interview réalisée au début du travail d'écriture sont diffusés entre les scènes, apportant une dimension documentaire à la pièce, qui compte aussi "des moments de fiction", explique Jessica Ramassamy.

"Il fallait un peu de distance, d'humour, pour montrer toutes les subtilités de la vie, les moments un peu tragiques comme les plus tendres", précise le metteur en scène, Elian Planès.

Dédié aux "enfants qui ont finalement réussi à faire de la Creuse leur pays d'adoption", le spectacle a été présenté à guichets fermés à Nîmes fin novembre.

Il sera joué à Toulouse du 19 au 21 janvier, puis en mars dans les Pyrénées-Orientales (à Alénya et Err), avant une tournée de plus d'un mois à la Réunion à partir d'avril.


 

Vos commentaires