Venu de Suède, le nyckelharpa résonne dans les Vosges

D'une salle communale de Bouxurulles, village des Vosges, s'échappent des sonorités rarement entendues: une vingtaine de musiciens se retrouvent lors de stages pour pratiquer le nyckelharpa, un instrument traditionnel suédois à cordes frottées, doté de clés en bois.

"Quand tout le monde est prêt: intro avec le bourdon de ré, pour la rythmique on fait 1,2,3 notes", annonce Eléonore Billy, en parcourant de son archet son nyckelharpa, dont le nom signifie en suédois "harpe à clés".

Un violoncelle émet une note grave, puis les quatorze musiciens entourant la professeure se lancent dans l'interprétation de "Långdans från Orsa", un air de musique traditionnelle suédoise.

Certains sont debout, d'autres assis. Quelques-uns suivent des partitions au sol ou sur un chevalet, leur nyckelharpa en bois clair ou plus foncé sur les genoux ou maintenu avec une lanière passant dans le dos.

"Le nyckelharpa est un violon à clavier, une vielle à archet, un instrument à cordes frottées", décrit Jean-Claude Condi, un des rares luthiers français qui fabriquent l'instrument suédois, datant du XIVe siècle. Avec ses cordes sympathiques, qui entraînent "une résonance immédiate", l'instrument émet "un son rond, chaleureux", abonde Eléonore Billy.

L'artisan, installé à Mirecourt, village de tradition luthière, est à l'initiative des stages, organisés dans les Vosges deux fois par an depuis 2004, pour réunir les rares nyckelharpistes français. Ils seraient "environ 150" à jouer de cet instrument "très intimiste", selon la musicienne, âgée de 39 ans.

"Au début, nous étions sept ou huit, et progressivement le groupe s'est étoffé", raconte Tony, un technicien forestier de 54 ans, élève de la première heure.

Le groupe d'une vingtaine de personnes - des hommes et des femmes d'âges différents - a répété pendant un week-end pour un spectacle programmé avec l'association "Envoyez les violons!" les 27 et 28 avril à Sainte-Marie-Cappel (Nord). Au programme: une dizaine de morceaux interprétés par une cinquantaines de violons et nyckelharpas.

- "Musique vivante" -

Alors qu'elle était violoniste, Eléonore Billy découvre le nyckelharpa en étudiant la musique scandinave et part en Suède en 2003 pour suivre une formation d'un an dans l'unique école dédiée à l'instrument, à Tobo.

Christian, 66 ans, a été séduit il y a cinq ans par "l'instrument chromatique" qui s'adapte à "n'importe quelle musique". "Médiévale, classique, rock, métal et même des compositions personnelles", détaille l'Auvergnat, qui est "obligé de faire des kilomètres pour rejoindre sa tribu".

Avec son clavier, ses quatre rangées de touches et son archet, l'instrument semble "complexe". "Il est facile d'accès, parce qu'on n'a pas de problème de justesse des notes. On obtient vite des résultats et on peut jouer rapidement avec les autres", promet Eléonore Billy.

Dans une autre salle, Jennyfer Demaret, professeure de nyckelharpa depuis 2009, s'occupe "des débutants et de ceux qui veulent prendre le temps". Parmi les six musiciens, Martine, retraitée, a fait sonner ses premières notes "alors que je n'avais jamais fait de musique" et Nathalie, fonctionnaire de 49 ans, a débuté il y a six mois.

Conquise par l'originalité de l'instrument suédois sur le plan musical et esthétique, elle en a fabriqué un en épicéa et poirier lors d'un stage de lutherie. "Je pensais qu'il n'allait pas sonner. En fait, le son est superbe!", se réjouit-elle.

Les deux professeures encouragent leurs élèves à se débarrasser des partitions et, comme "ils ne viennent pas tous de la musique savante", privilégient "l'enseignement oral".

"La musique populaire ne s'apprend pas sur partition, c'est une musique vivante qui se transmet par mimétisme", insistent-elles. Et permet "une grande liberté" dans l'interprétation, souligne Jennyfer Demaret.

Chaque stage est filmé et les vidéos servent de support aux nyckelharpistes qui doivent s'astreindre à une pratique régulière, seuls avec leur instrument, entre deux retrouvailles avec leur "communauté".

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