En ce moment
 
 

Vingt ans après, la Demeure du Chaos continue de fasciner et d'irriter

Ovni apocalyptique installé depuis 20 ans aux confins de Lyon, la Demeure du Chaos, musée privé de l'homme d'affaires et sculpteur iconoclaste Thierry Ehrmann, interpelle les visiteurs autant qu'il irrite les élus de la municipalité qui l'abrite.

A la vue de cette propriété de 9.000 mètres carrés sise au cœur du village huppé de Saint-Romain-au-Mont-d'Or, à une dizaine de kilomètres de Lyon, le visiteur est immédiatement captivé par les murs d'enceinte noircis et maculés de portraits et inscriptions libertaires, annonçant à l'intérieur une "république du chaos".

Derrière les portes, "un autre monde", celui de Thierry Ehrmann. L'artiste de 57 ans, qui a fait fortune en créant Artprice, leader mondial de l'information dans le marché de l'art, a façonné depuis 20 ans un musée à ciel ouvert insolite composé de plus de 6.300 œuvres - quasi-exclusivement les siennes.

Débris d'avion et de sous-marin nucléaire peinturlurés, installations vidéos, bunker reconstitué, machines-outils et transformateurs électriques détournés, crânes ou vanités géants, montages d'acier brut monumentaux... L'ensemble offre une vision aussi foutraque que fascinante.

Atteint d'une maladie neurodégénérative qui lui donne de son propre aveu "une créativité et une force extraordinaires", M. Ehrmann voit dans la Demeure du Chaos "le reflet, le miroir du monde".

Un monde foisonnant, où les sculptures de métal rouillé côtoient des extraits de manifestes dadaïstes et situationnistes, des idéogrammes chinois ainsi que des centaines de portraits rupestres au pochoir d'artistes, dirigeants, dictateurs, terroristes, ou philosophes des cinq continents, qui plongent le visiteur dans un interminable jeu de devinettes.

"Dans cette Demeure du Chaos, on vient, on touche, on expérimente des milliers d’œuvres que j’ai créées depuis pratiquement 35 ans que je suis sculpteur", explique à l'AFP M. Ehrmann, toujours présent lorsque le musée s'ouvre au public.

Par ce contact, l'artiste entend "réinventer le parcours muséal, dans lequel les gens peuvent échanger, vivre, respirer. Et je crois qu’aujourd’hui, entre le public et l’artiste, il faut qu’il y ait cette communion", poursuit-il.

Féru d'internet, M. Ehrmann mesure la popularité de son musée sur la toile, où plus de quatre millions d'avis ont été recensés sur les réseaux sociaux. Le musée attire chaque année pas moins de 180.000 visiteurs, un exploit pour un établissement qui n'est ouvert que le week-end, l'après-midi.

- Montagnes d'archives -

La bien étrange demeure de M. Ehrmann abrite aussi le siège social d'Artprice, leader mondial de la cotation du marché de l'art, et du groupe Serveur, pionnier des banques de données sur internet.

Dans des bureaux aux parois maculées de portraits et œuvres de l'artiste-entrepreneur, des dizaines d'employés indexent, répertorient et aiguillent des données dans le monde entier, en relation avec leurs collègues installés à New York et Pékin.

Et au cœur du bâtiment central, sont archivés plus de 750.000 catalogues de ventes remontant pour certains au 18ème siècle, constituant un des plus grands fonds du marché de l'art mondial. Au sous-sol, 900 serveurs sont installés en salles blanches. Certains de ces ordinateurs, installés dans des tubes d'acier, sont plongés dans une réserve d'eau pour y être refroidis.

Le musée déborde aussi dans la partie privée des bâtiments: l'artiste a entièrement muré son ancien salon, pour se mettre à l'abri de "l'embourgeoisement".

"Je dis très souvent que j’ai d'abord habité dans la Demeure du Chaos et désormais elle m’habite", explique-t-il.

La singulière demeure tranche avec le paysage aussi pittoresque que cossu de Saint-Romain, village de 1.200 âmes dont les édiles successifs sont plusieurs fois parvenus à faire condamner l'artiste à remettre les murs extérieurs dans l’état d’origine.

Mais ce dernier tient bon. Il a aussi emporté plusieurs batailles en France et a pu porter son cas devant le Haut Comité onusien des droits de l'Homme pour faire valoir son droit à la liberté d'expression.

"C'est le mur de l'argent et de l'insolence qui s'est heurté à la Demeure du Chaos. Les bien-pensants nous disent que cette demeure eut été parfaite dans des friches industrielles, dans des banlieues déshéritées. Je trouve ça d'une hypocrisie monstrueuse".

Sollicité par l'AFP, le maire du village Pierre Curtelin, qui juge cette demeure "hors la loi", n'a pas donné suite.

Dans l'attente d'une issue judiciaire, M. Ehrmann est déjà plongé dans de nouveaux projets: la "végétalisation totale" de la Demeure et son ouverture sept jours sur sept, qu'il promet à partir de la date anniversaire du lieu, le lundi 9 décembre.

Vos commentaires