Dublin, carrefour européen du "nouveau pétrole": l'hébergement de données numériques

Internet, INFORMATIQUE

Dans la banlieue de Dublin, des entrepôts d'apparence ordinaire accueillent de vastes centres d'hébergement de données connectés à toute l'Europe, moteurs de la quatrième révolution industrielle et véritable aubaine pour l'économie irlandaise.

"Les données, c'est le nouveau pétrole", s'enthousiasme Brian Roe, directeur commercial de Servecentric, un des 48 centres d'hébergement de données installés sur le sol irlandais.

A quoi servent-ils? A permettre un accès 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an à la quantité pharaonique de données, de puissance de traitement et de stockage dont ont besoin les services numériques dans toute l'Europe.

"Les gens pensent que tout va venir du cloud" (informatique dématérialisée en ligne), souligne Brian Roe. "Mais c'est quoi le cloud? Ce sont des centres de données".

Le boom des "datas centres" en Irlande s'explique par la politique incitative du gouvernement, une main-d'œuvre qualifiée et une grande connectivité vers l'Europe et les Etats-Unis. Résultat: le pays devrait attirer 9 milliards d'euros d'investissement d'ici 2021.

Le secteur emploie directement ou non 5.700 équivalents temps pleins.

- Ultra sécurité -

Niché dans une zone industrielle à proximité d'une autoroute, Servecentric propose un service dit de "colocation" offrant à des entreprises tierces un accès à ses technologies de pointe.

Données numériques obligent, la sécurité est draconienne, entre scanners d'empreintes digitales et caméras de vidéosurveillance omniprésentes. L'un des clients a même exigé six niveaux de sécurité, avec des contrôles de type aéroportuaires et des gardes privés.

L'entreprise est constituée d'une enfilade de serveurs informatiques clignotants, protégés comme des coffres-forts et refroidis par un système de ventilation témoignant de leur forte consommation en électricité.

Car les centres de données "peuvent consommer autant qu'une grande ville", et leurs besoins pourraient représenter 31% de la demande énergétique irlandaise d'ici 2027, selon le gestionnaire public de réseaux électriques EirGrid.

Une voracité qui suscite des préoccupations environnementales. Le géant américain Apple en a fait les frais récemment et a dû renoncer à un projet de centre de données à Athenry (ouest) en raison de l'opposition d'habitants inquiets de la viabilité énergétique du site.

Alors que l'Irlande est en passe de manquer ses objectifs de 2020 et 2030 en matière de lutte contre le réchauffement climatique, selon son autorité de régulation environnementale, les entreprises du secteur tentent de rassurer quant à l'empreinte carbone de leurs activités.

Facebook a ainsi mené une vaste campagne de relations publiques autour de son nouveau centre de 200 millions d'euros à Clonee, près de Dublin, assurant qu'il était intégralement alimenté par des énergies renouvelables.

- Le marché des données -

Mais l'environnement n'est pas l'unique motif de préoccupation suscité par ces centres de données: l'opacité et la nature transnationale du commerce des données font craindre que l'Irlande ne devienne une plaque tournante de pratiques controversées, voire illégales, à l'image du scandale Cambridge Analytica, entreprise accusée d'avoir exploité à leur insu des données personnelles de dizaines de millions d'utilisateurs de Facebook.

Paul O'Neill, chercheur à la Dublin City University, s'interroge en particulier sur Amazon Web Services (AWS). "Les implications éthiques de l'hébergement de centres de données AWS en Irlande sont potentiellement énormes", avance-t-il, alors que le service de cloud du puissant groupe américain Amazon, qui prévoit d'étendre ses activités à Dublin, fournit une technologie controversée de reconnaissance faciale à la police américaine.

"Ces entreprises sont ou ont été impliquées dans bon nombre de polémiques et de débats (...) sur la protection de la vie privée, les atteintes à la protection des données et la surveillance", souligne-t-il.

Les centres d'hébergement de données ont aussi des partisans. Quand Apple a retiré son projet, qui devait créer 150 emplois, un mouvement baptisé "Athenry pour Apple" avait déploré un "coup de marteau" pour la vie locale.

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