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"Gaz hilarant" chez les mineurs: le casse-tête des élus nordistes

Des cartouches de gaz contenant du protoxyde d'azote, détourné à des fins récréatives, le 21 janvier 2019DENIS CHARLET
Enfants

Affalé sur le trottoir d'un quartier populaire de Lille, les yeux brumeux, Yacine regonfle son ballon orange, "crackant" une nouvelle cartouche de "gaz hilarant". "J'en ai plus que trois, et toi ?" lance-t-il à son ami, 16 ans à peine.

Autour d'eux, dans le caniveau ou sur le parking, une dizaine de ces douilles de métal argenté étincellent au soleil.

"Il y en a partout !", déplore Dominique Baert, maire de Wattrelos (divers gauche). Dans sa commune comme dans toute l'agglomération lilloise, les élus voient depuis un an "croître leur nombre de manière exponentielle".

"Les services en ramènent des sacs entiers, c'est panique à bord", lâche-t-il.

Car ces capsules, vendues en supermarché pour quelques euros, contiennent du protoxyde d'azote. Un gaz utilisé en cuisine, notamment pour faire de la chantilly, et dans le milieu médical, mélangé à de l'oxygène, pour ses propriétés anesthésiantes. Mais détourné de son usage et inhalé pur, il peut avoir des effets excitants et euphorisants.

"C'est la nouvelle drogue des adolescents ! Des directrices d'écoles m'ont alerté: sur le parking jouxtant une école élémentaire, des anciens élèves âgés de 13 ou 14 ans viennent régulièrement consommer des cartouches, les proposant aux plus jeunes", raconte l'élu.

"Elles sont faciles à se procurer et deviennent peu ou prou une drogue du pauvre", ajoute-t-il. "C'est de la mort en boîte".

Souhaitant lancer un "cri d'alerte" et devant un "vide juridique", Dominique Baerta récemment décidé, rejoint par le maire de La Madeleine Sébastien Leprêtre (divers droite), de prendre un arrêté municipal interdisant notamment la vente et le don de ce produit aux mineurs.

"Ce que je veux, c'est envoyer un double message. D'abord au législateur, qui ne prend pas ses responsabilités, et aux jeunes, pour leur dire +arrêtez de vous foutre ce truc dans la bouche+!", explique M. Leprêtre, qui veut aussi permettre aux forces de l'ordre de "juguler" le phénomène.

- "Effets neurotoxiques" vs "effet de mode" -

"Interpellés par les habitants", des députés et sénateurs ont déposé deux propositions de loi en ce sens. "Il faut aussi apposer un pictogramme, indiquer que c'est dangereux !", plaide l'un d'eux Ugo Bernalicis, député LFI du Nord.

Pour Rammy Azzouz, médecin au centre antipoison du CHU de Lille, si avec "8 grammes de protoxyde par cartouche", la toxicité immédiate "est faible", le produit pris de façon chronique et à forte dose peut entraîner des "effets neurotoxiques", allant de fourmillements à des troubles de la mémoire voire au décès. "Des lésions de la moelle épinière" peuvent apparaître "à partir de 50 à 100 cartouches sur quelques semaines".

Si plusieurs cas de décès ont été recensés à l'étranger, aucun n'a été officiellement enregistré en France (un cas suspecté). Aucune étude n'a permis à ce jour de mesurer la consommation réelle sur l'ensemble de la population.

Observé "dans les free parties" dès 1999, le protoxyde d'azote "fait une apparition marquée dans des milieux festifs plus étendus mi-2017", notamment dans des "soirées étudiantes", note Agnès Cadet-Taïrou, médecin responsable du pôle tendances récentes et nouvelles drogues (TREND) au sein de l'Observatoire français des drogues et toxicomanies.

"Chez les jeunes, les effets de mode sont très importants. On a pu le constater avec le +lean+ ou la consommation de médicaments codéinés mélangés au Sprite (...) popularisés notamment par des rappeurs américains", ajoute-t-elle.

"C'est souvent de l'ordre de l'expérimentation juvénile, comme l'a été le cannabis pendant des années", analyse Sébastien Lose, co-responsable du rapport TREND à Lille.

Mais "légalement, on ne peut pas interdire un produit qui n'est pas dangereux dans sa consommation normale" et légiférer "n'est pas la méthode la plus efficace", juge la députée LREM du Nord Catherine Osson. Selon elle, le gouvernement entend plutôt "faire un travail auprès des industriels pour changer le produit" et "développer la prévention".

"Au-delà de l'utilisation, ça rend visible le comportement des jeunes, dans des milieux populaires qui ne vont pas très bien", poursuit-t-elle, pointant "le risque qu'une fois lassés du gaz hilarant, ils passent à autre chose".

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