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Le délicat diagnostic des médecins du droit d'asile

Ils sont une douzaine d'hommes et de femmes, d'un âge souvent avancé, tous bénévoles. Autrefois généraliste, gynéco, cardiologue ou psychiatre, ces Lyonnais mettent leur retraite au service du droit d'asile.

"Je vais probablement m'arrêter dans les deux ans qui viennent mais j'aurais de la peine à m'en aller", affirme le doyen, Joseph Biot, rencontré par l'AFP la veille de son 90e anniversaire. "Ça fait un bail que tu dis ça", s'amuse à ses côtés Blaise de Pury, 82 ans.

Tous deux sont des figures de l'association Médecine et Droit d'Asile (MéDA), qui a remplacé il y a trois ans le Centre de Droit et Éthique de la Santé (CDES) créé en 1988 au sein des Hospices Civils de Lyon.

Depuis trois décennies, une poignée de praticiens ont délivré plus de 13.000 certificats médicaux à des migrants déboutés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), pour étayer leur dossier d'appel devant la Commission des recours des réfugiés - devenue Cour nationale du droit d'asile (CNDA) en 2007.

Délicat travail d'expertise, à mi-chemin entre médecine légale et humanitaire, que certains critiquent dans la profession.

Le temps d'un entretien psychologique puis d'un examen clinique, il s'agit de déceler les traces qu'ont pu laisser les violences et persécutions rapportées par le migrant. Dont la crédibilité du récit reste soumise, in fine, au jugement de l'administration.

Il y a trois ans, l'hôpital public a mis dehors la petite équipe du CDES, invoquant des raisons budgétaires tout en réclamant que ses membres passent un diplôme de légiste: "A 80 berges, on les a envoyés chier".

Mais pour ces vieux militants de l'indépendance algérienne, des droits de l'Homme ou de l'avortement, fils de résistant ou de déporté pour certains, pas question de renoncer à leur mission: en 2016, ils montent l'association MéDA et s'installent dans deux maisons médicales de la ville, inoccupées en journée.

- Cicatrices -

Des demandeurs d'asile y défilent aujourd'hui trois jours par semaine devant 13 praticiens. "On n'a jamais été aussi nombreux mais on n'est pas de trop quand même", souligne M. Biot.

Après avoir échoué à faire école, il aimerait que le conseil de l'ordre encourage des vocations ailleurs en France. Car la demande reste soutenue: en 2018, quelque 800 certificats ont été délivrés gratuitement à des personnes venues surtout d'Afrique et des Balkans.

Lors d'une consultation à laquelle l'AFP a pu assister en mars, une Nigériane racontait le calvaire d'un mariage forcé, avec excision et plusieurs avortements, puis son périple vers la France, via la Libye et l'Italie, pour finir aux mains d'un réseau de prostitution à Grenoble. Tout en parlant, elle arrachait les perles de son jean, une à une.

Deux jours plus tard, un Guinéen expliquait avoir fui son pays car on y persécutait sa famille, soupçonnée de répandre le virus Ebola. Il pleurait en relatant la perte d'un proche au Mali, puis la traversée de la Méditerranée sur un zodiac surchargé, source de cauchemars et de reviviscences.

Les médecins, par principe, ne mettent pas la parole en doute.

"On entend parfois des histoires à coucher dehors. Mais tout dépend du point de vue", considère le Dr Michel Berger, 69 ans, pour qui les fluctuations ou les incohérences d'un récit n'excluent pas la réalité des traumatismes.

Avec l'expérience, les cicatrices de coups de couteau ou de brûlures de cigarette sont vite repérées. Typiques aussi, les traces de bastonnade sur la plante des pieds. La torture se fait cependant de plus en plus discrète et il faut alors chercher "dans le cœur et dans la tête: les viols, les menaces de mort, le harcèlement y laissent des séquelles", assure le Dr Edmond Wolf, 76 ans.

"On est souvent face à des gens qui n'ont pas l'habitude de se livrer", explique son confrère Gérard Ben Drihem, 85 ans. "Certains se libèrent d'un coup". Révélant parfois des choses inconnues de l'Ofpra. De quoi convaincre la CNDA ?

Depuis 2015, une jurisprudence du Conseil d'État impose de mieux prendre en considération les certificats médicaux. "On n'apporte pas de certitudes bien sûr, comment en avoir ? Mais les juges n'en ont pas plus que nous", estime Joseph Biot.

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