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Au procès Tapie, une chaise vide et des questions

Au procès Tapie, une chaise vide et des questions
L'ancien avocat de Bernard Tapie, Maurice Lantourne, arrive au tribunal, à Paris le 11 mars 2019Martin BUREAU

"Ca n'a rien à voir avec le dossier Tapie": au procès à Paris de l'homme d'affaires pour "escroquerie", son ex-avocat et co-prévenu Maurice Lantourne a nié lundi toute collusion avec l'un des arbitres ayant octroyé 403 millions d'euros à Bernard Tapie en 2008, en l'absence de l'intéressé.

Avec cette chaise laissée vide par le juge-arbitre Pierre Estoup, 92 ans, qui a eu "un malaise cardiaque" durant le week-end selon ses avocats et dont l'audition prévue mardi a été reportée sine die, s'est posée la question de l'opportunité de poursuivre les débats devant le tribunal correctionnel.

Le témoignage de M. Estoup, ancien haut magistrat désigné par Maurice Lantourne pour faire partie du trio d'arbitres chargés de solder le vieux litige de l'homme d'affaires avec le Crédit Lyonnais, né de la revente d'Adidas dans les années 1990, est jugé crucial.

Sa "partialité" a-t-elle permis de "truquer" l'arbitrage favorable à l'homme d'affaires et l'a-t-elle conduit à produire un "faux", comme le soutient l'accusation, ou a-t-il rendu sa décision en toute indépendance?

La sentence arbitrale, dont Pierre Estoup était le principal rédacteur, avait notamment accordé à Bernard Tapie 45 millions d'euros au titre du préjudice moral. L'arbitrage a depuis été annulé au civil pour "fraude", et M. Tapie a été condamné à rembourser les sommes perçues, dont le montant est contesté.

"Je n'ai jamais sollicité de (la part de M. Estoup) une aide, une assistance particulière dans le dossier Tapie", a affirmé Maurice Lantourne, 62 ans, de nouveau appelé à la barre après une première audition jeudi.

La découverte, peu après la sentence arbitrale, d'un mémoire d'honoraires daté de juin 1999, adressé au liquidateur des sociétés de Bernard Tapie et listant plusieurs prestations dont un "rendez-vous avec Monsieur Estoup", constitue pour l'accusation une preuve de "liens anciens" entre cet arbitre et l'une des parties.

- "Erreur de secrétariat" -

Interrogé sur cette facture et une note qu'il aurait adressée à M. Estoup, Me Lantourne plaide pour une possible "erreur de secrétariat" et une confusion avec un autre arbitrage sur lequel les deux hommes travaillaient.

La facturation n'est pas son fort, explique-t-il, mais sa "certitude" est que la note n'a "aucun rapport avec le dossier Tapie". Pas plus que des courriers de 2000, ou l'invitation de M. Estoup au cocktail organisé par l'associé de Me Lantourne en octobre 2004 et qui réunissait "200-300 invités".

"Franchement, c'est absurde. Il ne risquait pas de croiser Bernard Tapie par ailleurs, car M. Tapie ne fréquente pas les cocktails", souligne Me Lantourne, pour lequel "on essaye de constituer un faisceau d'indices" qui n'ont "rien à voir" avec le conflit opposant l'homme d'affaires à son ancienne banque historique.

Dans un échange tendu avec le prévenu, l'un des représentants du ministère public Nicolas Baïetto a rappelé que ni M. Estoup ni Me Lantourne n'avaient "déclaré spontanément" trois arbitrages communs entre 1999 et 2002, mais que c'est la découverte du mémoire d'honoraires qui avait précipité cette confession.

L'absence de mention de ces liens dans la déclaration d'indépendance signée par les trois arbitres lors de leur désignation dans l'arbitrage Tapie-Crédit Lyonnais vaut à Pierre Estoup d'être également renvoyé pour "faux".

Rappelant les relations de "30 ans" entre un autre arbitre, l'ex-grande voix du barreau Jean-Denis Bredin, et le Crédit Lyonnais, Maurice Lantourne a exprimé son "sentiment que les deux parties ont renoncé à une déclaration d'indépendance élargie".

"Il n'y avait aucune obligation à l'époque pour un arbitre de déclarer des arbitrages qui s'étaient passés six ou sept ans plus tôt", a insisté Me Lantourne.

Il est également reproché à l'ancien avocat de Bernard Tapie d'avoir envoyé à Pierre Estoup dès septembre 2006, soit un an avant l'entrée en arbitrage, une note synthétisant le contentieux, "ce qui n'a pas été retrouvé malgré neuf perquisitions", a souligné l'un des avocats de M. Estoup, Jean-Pierre Gastaud.

Le tribunal doit poursuivre l'audition de Maurice Lantourne mardi.

Le procès est prévu jusqu'au 5 avril.

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