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Au procès Tapie, une dédicace et ses "mystères"

Au procès Tapie, une dédicace et ses
Bernard Tapie arrive au tribunal au premier jour de son procès à Paris, le 11 mars 2019-

"Votre soutien a changé le cours de mon destin": le tribunal correctionnel de Paris, qui juge Bernard Tapie pour "escroquerie", s'est penché mercredi sur une ancienne dédicace de l'homme d'affaires à l'un des trois juges-arbitres qui lui ont octroyé 403 millions d'euros en 2008.

M. Tapie, qui lutte à 76 ans contre deux cancers, a fermement nié à la barre tout "lien personnel" avec Pierre Estoup, l'un des trois membres du tribunal arbitral privé ayant rendu cette sentence censée solder son litige avec le Crédit Lyonnais.

Cette dédicace de son livre "Librement", signée de sa main le 10 juin 1998, a occupé une grande partie de cette troisième journée d'audience. L'ancien patron de l'Olympique de Marseille y témoignait à M. Estoup, l'un de ses cinq co-prévenus, de son "infinie reconnaissance".

Pour l'accusation, elle est l'une des preuves d'une relation ancienne entre Bernard Tapie et M. Estoup, et de la "partialité" de ce dernier lors de l'arbitrage dont il sera le principal rédacteur et qui a été déclaré frauduleux. Le tribunal arbitral lui avait notamment attribué 45 millions d'euros au titre du préjudice moral.

Pendant toute son audition, l'homme d'affaires minore sa valeur et l'importance des mots adressés à un homme qu'il dit avoir rencontré pour la première fois lors de la mise en place de l'arbitrage. Dans son "autographe", il orthographie d'ailleurs mal le nom de famille du destinataire, qu'il écrit "Estoupe".

Pressé de clarifier en quoi a constitué le "soutien" de Pierre Estoup, qu'il dit ne pas connaître, Bernard Tapie affirme que l'ancien haut magistrat l'avait aidé à "redevenir un homme d'affaires" à sa sortie de prison, en enquêtant sur sa "moralité" pour lever les doutes d'un futur partenaire financier.

- Un "soutien", deux versions -

Pourquoi alors Pierre Estoup ne se rappelle-t-il pas avoir été le "témoin de moralité" de Bernard Tapie?, s'interroge l'un des deux procureurs, Nicolas Baïetto.

"C'est justement ça le mystère", souligne l'homme d'affaires.

Devant les juges d'instruction, Pierre Estoup - absent à l'audience mercredi - avait livré une tout autre version, affirmant avoir été sollicité pour une consultation juridique permettant à M. Tapie un non-cumul de peines.

"Cette dédicace n'était-elle pas une récompense un peu faible" au soutien de M. Estoup?, relance le procureur. "Je n'avais rien d'autre à lui proposer", lui répond le prévenu. "Il s'est passé dix ans entre l'autographe et l'arbitrage. Il n'y a pas eu de suite à ce soutien. Vous allez pouvoir me demander quatre fois, je vous répondrai la même chose!", s'emporte Bernard Tapie.

Quand le nom de Pierre Estoup lui sera proposé par son avocat Maurice Lantourne pour arbitrer son litige avec son ex-banque, le Crédit Lyonnais, pourquoi ne fait-il pas le lien avec la dédicace, se demande l'un des avocats de la partie civile, Benoît Chabert.

"Neuf ans plus tard, je ne me rappelle pas plus de son nom que je me souviendrai du vôtre dans trois semaines", ironise l'homme d'affaires, s'attirant les applaudissements du public - au premier rang duquel sont assis sa femme et son fils - et un rappel à l'ordre de la présidente du tribunal.

A la suite de son avocat Hervé Temime, Bernard Tapie évoque alors une autre dédicace, "à ma juge préférée", faite à l'ex-magistrate Eva Joly. "Si je suis votre raisonnement, elle m'a donné six non-lieux à cause de la dédicace?", grince-t-il avant de se rasseoir.

L'homme d'affaires est jugé depuis lundi et pendant quatre semaines pour "escroquerie" et "détournement de fonds publics".

Le tribunal doit entendre à partir de jeudi ses cinq co-prévenus, dont MM. Estoup et Lantourne, ainsi que le patron d'Orange Stéphane Richard, directeur de cabinet de la ministre de l'Economie Christine Lagarde lors de l'arbitrage contesté.

Celui-ci a été annulé au civil pour "fraude" et M. Tapie a été condamné à rembourser les sommes perçues, qui font l'objet de contestations.

Le procès doit durer jusqu'au 5 avril.

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