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Cannabis légal: le Canada fera-t-il boule de neige ?

Cannabis légal: le Canada fera-t-il boule de neige ?
Des plants de cannabis, le 12 octobre 2018 à Lincoln, au CanadaLars Hagberg
Medicaments

Fumer un joint légalement, c'est désormais possible au Canada. Cette légalisation du cannabis par un pays développé est un "événement majeur", qui nourrira les débats de nombreux États sur le statut de cette drogue, selon experts et médecins.

Depuis mercredi, les Canadiens peuvent consommer du cannabis à des fins récréatives et en cultiver une petite quantité chez eux. Une première dans un pays occidental, cinq ans après la légalisation décidée par l'Uruguay, pionnier en la matière.

Le Premier ministre Justin Trudeau espère inspirer à l'international. "Les alliés auxquels j'ai parlé sont intéressés de voir comment ça va se passer (...) avant de se lancer", assurait-il en mai, sans préciser à quels pays il faisait référence.

La légalisation canadienne s'inscrit dans "un mouvement de normalisation outre-Atlantique, où l'on cherche une alternative à la prohibition", observe Ivana Obradovic, directrice adjointe de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).

En 2012 peu avant l'Uruguay, les États américains du Colorado et de Washington ont également autorisé l'usage récréatif du cannabis. Aujourd'hui, ils sont huit États à le faire aux États-Unis, malgré l'opposition fédérale.

"Depuis cinq ans, la régulation du cannabis a plus évolué que lors des trente dernières années", constate Mme Obradovic.

- Santé publique -

Le Canada tente d'éviter les écueils observés chez les pionniers de la légalisation. Il veut instaurer un cadre clair: le cannabis sera vendu dans des magasins spécifiques, ne pourra pas être fumé partout.

En Uruguay, "la santé publique était un vœu pieux, faute de moyens", selon Mme Obradovic. Au Colorado, "le boom du marché a été très rapide. Les produits ont été fortement dosés et certains enfants se sont intoxiqués avec des produits alimentaires contenant du cannabis".

Le Canada investit des millions de dollars dans la prévention et s'est accordé avec ses provinces sur une taxation contenue du cannabis, pour conserver un prix compétitif. Objectif: protéger les jeunes et assécher le marché noir.

L'expérience canadienne alimente les réflexions dans le monde anglo-saxon: le Michigan et le Dakota du Nord doivent se prononcer sur une légalisation complète en novembre, la Nouvelle-Zélande prévoit un référendum en 2020.

L'impact sur le Vieux continent apparaît moins certain, selon Mme Obradovic: "en Europe, les débats tournent surtout autour de la dépénalisation de la possession du cannabis et de la légalisation du cannabis à usage médical". Sur ce point, Allemagne et Royaume-Uni viennent de franchir le pas.

- "Evénement majeur" -

Précurseurs, les Pays-Bas ont dépénalisé depuis 1976. La France maintient elle l'interdiction depuis 1970. Avec 1,4 million d'usagers réguliers, elle est un des plus gros consommateurs européens de cannabis, selon l'OFDT.

"La légalisation canadienne est un événement majeur. Mais la France est encore très éloignée de ces réflexions", regrette le docteur Bernard Basset, vice-président de l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA). "La prohibition dure depuis 40 ans et s'est accompagnée d'une augmentation de la consommation" en France, rappelle-t-il.

La réforme canadienne sera "suivie de près" par la communauté médicale, selon lui. "On va surtout regarder si la consommation augmente."

En Uruguay, "tous les indicateurs de consommation sont orientés à la hausse, y compris parmi les plus jeunes", notait en 2017 l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Dans l'État de Washington et au Colorado en revanche, l'autorisation du cannabis récréatif "n'a pas stimulé la consommation" chez les jeunes, mais a provoqué "une hausse des prévalences d'usages de cannabis parmi les adultes".

Au Canada, les opposants redoutent une banalisation du cannabis et une augmentation des morts sur la route.

"La légalisation ne résout pas tous les problèmes, elle est motivée par les coûts du trafic en termes de violences, d'économie souterraine et de santé publique", pointe Renaud Colson, juriste et auteur de plusieurs ouvrages sur les drogues et le droit.

"Si le Canada ne s'effondre pas sur lui-même et réduit son marché noir, le maintien de la prohibition sera de plus en plus difficile à justifier idéologiquement, même dans un pays historiquement réticent comme la France", estime-t-il.

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