Critiqué, le mobile se vend toujours comme le messie d'un monde nouveau

Critiqué, le mobile se vend toujours comme le messie d'un monde nouveau
Présentation du Huawei Mate 10 Pro, smartphone capable de conduire une Porsche Panamera, au stade du Camp Nou à Barcelona le 26 février 2018 Pau Barrena

Des smartphones pour un monde meilleur: l'industrie du mobile réunie à Barcelone a de nouveau martelé un discours aux accents religieux hérité de la Silicon Valley, ébauchant toutefois une amorce de réflexion sur les conséquences des nouvelles technologies.

"Nous avons 18 minutes pour changer le monde, alors allons-y", encourageait lundi le présentateur d'un débat au Congrès mondial du mobile (MWC), le grand rendez-vous annuel de l'industrie qui se tient jusqu'à jeudi.

Partout dans le salon, le thème de 2018 -"Créer un avenir meilleur"- est décliné via des slogans annonçant un changement inéluctable accompagnés de musique dramatique: "Nous sommes soit endormis soit connectés", "Adopter la transformation numérique: changer ou mourir".

Une communication teintée de messianisme, la "croyance en la venue d'un libérateur ou sauveur qui mettra fin à un ordre présent (...) et instaurera un ordre nouveau", selon le dictionnaire Larousse.

Ainsi, les produits Samsung "révolutionnent la manière dont vous vivez, avec un mobile au centre de votre vie connectée. (Ils) transforment radicalement nos vies, et ce n'est que la pointe émergée de l'iceberg", a promis l'un des dirigeants du géant coréen, Eui Suk Chung, lors de la présentation du nouveau modèle.

Un événement à grand spectacle, avec orateurs déambulant sur fond noir en tenue décontractée et ovations du public. Un classique du secteur clairement inspiré des fameuses "keynotes" (présentations) du fondateur d'Apple Steve Jobs.

"On les qualifiait de grand-messe", rappelle Mouloud Dey, directeur de l'innovation chez le cabinet de conseil SAS, qui y voit un exemple de "marketing émotionnel, faisant appel aux sentiments les plus profonds pour développer un sentiment d'attachement à la marque".

"Que des vendeurs de téléphone invoquent la religion n'est pas très étonnant, car la religion est ce qui relie (du latin +religare+), les êtres par-delà le temps et l'espace", souligne Jean-Michel Besnier, philosophe émérite à la Sorbonne.

Des postes d'"évangéliste technologique" existent d'ailleurs depuis des années dans le secteur.

"L'objectif de mon travail était de protéger et préserver le culte du Macintosh par n'importe quel moyen", écrit sur son profil Linkedin l'un des pionniers du genre, Guy Kawasaki, ancien d'Apple.

- Marketing puissant -

Annoncer la bonne nouvelle, un outil marketing puissant dans un secteur du smartphone un peu essoufflé, où les ventes ont baissé au dernier trimestre 2017.

"Travailler habilement ce côté quasi-religieux leur permet de continuer à cultiver le marché malgré des innovations peu impressionnantes" récemment, souligne M. Dey.

Mais pas seulement. "Ils croient à ce qu'ils disent. Il y a dans ce milieu une culture de la communauté, avec des caractéristiques religieuses: empathie envers ceux qui en font partie, sentiment d'une mission", décrit Jean-Michel Besnier, mettant en garde contre le "sentiment de dépossession" que peut provoquer pour le reste de la population cette "auto-accélération des technologies".

L'industrie ne reste toutefois pas totalement sourde à l'avalanche de critiques qui s'est abattue récemment sur elle, l'accusant de propager des "fake news", de rendre les enfants accro aux écrans, de piller les données privées ou de promouvoir sans réflexion l'intelligence artificielle (IA).

Pour la première fois cette année, une conférence du MWC s'interrogeait d'ailleurs sur l'éthique de l'IA.

"C'est sans doute surprenant pour vous d'entendre une philosophe s'exprimer lors de cet événement, mais c'est précisément parce que nous développons de nouvelles technologies que nous avons grand besoin d'un débat", a déclaré Paula Boddington, chercheuse à l'université d'Oxford, pressant l'assistance de faire de l'IA "une opportunité, pas une menace".

"La technologie n'est pas donnée, elle est façonnée par les choix humains, et pourtant l'humain n'est pas vraiment pris en compte quand nous pensons les relations entre technologie et société", a mis en garde Clara Neppel, responsable d'un projet visant à faire dialoguer les "technologues" avec le reste de la société, au sein de l'IEEE, association mondiale de professionnels des nouvelles technologies.

Le salon met aussi l'accent sur les aspects positifs des nouvelles technologies, comme leur rôle dans les catastrophes naturelles.

"Nous croyons fermement que le mobile est le mécanisme qui résoudra bien des défis mondiaux" mais cette année "nous voulions penser un peu plus à l'impact qu'il a sur la vie des gens", reconnaît Michael O'Hara, directeur marketing de l'association mondiale des opérateurs mobiles (GSMA), organisatrice du congrès.

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