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Croissance ou récession: quand les économistes lisent dans le marc de café

Quel est le point commun entre le nombre de grossesses, les achats de cartons et les ventes de slips? Ils peuvent être utilisés, aux côtés des indicateurs traditionnels, pour prédire l'évolution de la conjoncture et les retournements économiques.

De quoi demain sera-t-il fait? S'oriente-t-on vers une crise? Difficile, pour les économistes chargés de faire de la prévision, d'établir des scénarios infaillibles, au vu des aléas qui pèsent en permanence sur l'activité.

"Les modèles sur lesquels nous travaillons sont robustes mais il y a toujours des facteurs d'incertitude. On n'est pas sur une science exacte", explique à l'AFP Mathieu Plane, chercheur à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Pour établir leurs prévisions, économistes et statisticiens utilisent des indicateurs dits "avancés", comme le moral des ménages, le climat des affaires ou les permis de construire, signalant à l'avance les évolutions à venir de la production ou de la consommation.

Mais parallèlement à ces indices considérés comme "sérieux" -- car basés sur des données complètes et scientifiquement corroborées -- existent des outils plus surprenants, mis en avant pour leur capacité "prophétique".

Parmi eux, les ventes de carton ondulé, censées refléter les carnets de commandes et donc la production future des entreprises. "Ca a longtemps été considéré comme le nec plus ultra pour deviner l'évolution de la conjoncture. Aujourd'hui, c'est moins vrai, car l'économie s'est fortement numérisée", souligne Alexandre Mirlicourtois, directeur des études chez Xerfi.

Autre exemple: le taux de natalité. Dans une étude récente, basée sur le cas des dernières récessions aux Etats-Unis, une équipe de chercheurs américains a constaté que le nombre de grossesses commençait à baisser plusieurs mois avant que le ralentissement économique n'entre en vigueur. Ce qui en fait un signe avant-coureur des changements de cycle.

"La décision d'avoir un enfant reflète le niveau d'optimisme vis-à-vis du futur", lequel a tendance à baisser avant même que les récessions ne se déclenchent, explique sur le site de l'Université Notre-Dame (Indiana) la professeure d'économie Kasey Buckles, qui juge "la natalité aussi pertinente que d'autres indicateurs plus connus" pour deviner l'avenir.

- "Saint-Graal" -

D'autres indicateurs, sur le papier, ont plus de mal à convaincre. Ainsi des ventes de cravates, censées s'envoler quand apparaissent des signes de turbulences, les cadres ayant à cœur de se présenter sous leur meilleur jour pour éviter tout licenciement. Ou bien des sous-vêtements masculins, supposés reculer lors des crises, cette dépense étant alors jugée superflue par les intéressés.

"Ca peut paraître incongru, mais quand y regarde de plus près, il y a une certaine logique: le comportement des consommateurs est très révélateur de la situation économique et des changements de tendance", souligne M. Mirlicourtois.

Ces indicateurs "non conventionnels" sont-ils fiables pour autant? "Je ne suis pas certain qu'ils soient moins efficaces que les outils conventionnels, qui ont aussi leurs limites. Le problème, c'est qu'ils sont difficiles à manier", estime Christopher Dembik, responsable de la recherche économique chez Saxo Banque.

"Il y a des corrélations qui existent, mais de là à en faire des indicateurs avancés, c'est compliqué", tranche de son côté Mathieu Plane. "Ca peut servir pour compléter l'analyse, éventuellement. Mais ce n'est pas avec les ventes de rouge à lèvre que vous allez deviner la croissance 2018-2019".

Le comportement des acteurs économiques, de fait, varie fortement d'un pays et d'une époque à l'autre, ce qui rend difficile la mise au point de modèles mathématiques. "Ce qui s'est passé à un moment donné ne va pas forcément se reproduire. Il n'y a rien de systématique", juge Alexandre Mirlicourtois.

Pour les esprits moqueurs, cette quête permanente d'indicateurs "prophétiques" illustre les fragilités inhérentes à la prévision économique. "Il y a la volonté de dénicher le Saint-Graal, l'indicateur qui permettra de tout prédire. Cela conduit à trouver des corrélations avec toutes sortes de phénomènes", concède Christopher Dembik.

"La prévision fonctionne bien, mais dans un cadre donné. Il faut avoir à l'esprit qu'il peut toujours y avoir des aléas", souligne Mathieu Plane, qui rappelle qu'il est "difficile, déjà, de prévoir le présent". Un clin d’œil au mot resté célèbre de Pierre Dac: "la prévision est difficile, surtout lorsqu'elle concerne l'avenir".

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