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Economie: la "courbe" des taux d'intérêt rend perplexes banquiers centraux et économistes

Et si la "courbe des taux" d'intérêt américains n’avait plus le pouvoir historique de prédir les récessions? Le débat agite économistes, analystes et membres de la banque centrale américaine (Fed), engagés dans un processus de resserrement monétaire.

Cette courbe reflète la différence de rendement accordé par le Trésor aux investisseurs misant sur sa dette à court ou à long terme, généralement entre deux et dix ans.

En temps normal, plus l'investissement s'effectue sur une durée courte, plus le rendement est bas. A l'inverse, plus l'argent investi dans un bon du Trésor est bloqué pour une longue période, plus le taux d'intérêt vient compenser les risques de l'investissement à long terme, principalement l'inflation.

L’aplatissement, puis l’inversion de la courbe surviennent lorsque les taux d'intérêt à court terme se rapprochent puis deviennent plus élevés que les taux à long terme. Cet inversement est surveillé de près dans la mesure où il a précédé de quelques trimestres l’ensemble des récessions américaines depuis 1950, rappelle le chef économiste de FTN Financial Chris Low.

Le 1er juin, l'écart entre les taux à court et à long terme a atteint 40,66 points, le plus faible depuis 2007.

Toutefois, "l’époque n’est plus la même", d'après Justin Lederer, stratégiste sur les taux pour Cantor Fitzgerald.

- Courbe 'déformée' -

Depuis la crise de 2008, "les banques centrales ont décidé d'un stimulus jamais vu auparavant. Elles ont d’une certaine manière tordu la réalité des taux", indique David Levy, associé de Republic Wealth Advisors.

La Réserve fédérale américaine (Fed) a plus que quadruplé son bilan à 4.500 milliards de dollars après avoir racheté massivement de la dette américaine sur les marchés.

Ces rachats ont contribué à faire chuter le taux à dix ans, passé de 4% fin 2008 à 1,6% en 2015, peu après la fin du programme. Il évolue désormais autour de 3%, encore très bas à l’échelle de l’histoire.

"Les rachats sont terminés mais la demande des investisseurs est toujours soutenue, nous sommes encore loin des 4%" sur la dette à 10 ans, note M. Lederer, les taux sur les bons évoluant dans un sens inverse à leur prix.

En parallèle, la politique de hausse de taux dans laquelle s'est engagée la Fed fait remonter les rendements à court terme, ceux-ci avançant traditionnellement de pair avec les taux de la banque centrale.

A cela s’ajoute "l’émission élevée de dette à court terme par le Trésor" pour financer le déficit américain, se traduisant par "une tension sur les taux à faible échéance" qui aplatit un peu plus la courbe, indique M. Lederer.

"La courbe des taux n’aide pas à anticiper les risques de récession car les taux américains ne sont pas seulement influencés par les fondamentaux économiques", affirme quant à lui Torsten Slok, économiste international en chef chez Deutsche Bank.

Il rappelle la ruée fin mai d'investisseurs apeurés par la crise politique en Italie vers les bons du Trésor américains à 10 ans considérés comme sûrs. Ce mouvement avait fait brusquement monter les prix et reculer les taux. Et, là encore, accentué la pression sur la courbe.

Ces pressions parfois inhabituelles sur les taux ont pour effet de "déformer" la courbe, résume Tom Cahill, stratégiste chez Ventura Wealth Management. Et donc de la rendre moins pertinente.

- Régularité historique -

La Fed elle-même, qui tient une réunion monétaire mardi et mercredi, s’est saisie de cette question dans le compte-rendu de son dernier Comité monétaire publié fin-mai, indiquant que certains de ses membres ont souligné le caractère "moins fiable" de la courbe pour anticiper "l’activité économique future".

Toutefois, "plusieurs membres ont pensé qu’il est important de surveiller la pente de la courbe, soulignant la régularité historique avec laquelle une inversion a indiqué un risque accru de récession", a noté l’institution.

"Il est dangereux d’affirmer que les choses seront différentes cette fois", souligne M. Levy pour la même raison.

Dans ce contexte, "si la courbe s'inverse et que l'on n'observe pas de ralentissement dans les dépenses de consommation, l'investissement ou les emplois, je ne m'inquièterai pas du signal", affirme M. Cahill.

"Mais dans le cas inverse, si", ajoute-t-il.

Alors que le cycle de croissance actuel de neuf ans est exceptionnellement long, la prochaine récession américaine est quoi qu'il en soit attendue pour bientôt par les observateurs.

Selon une enquête réalisée par la National Association for Business Economics (NABE) auprès de 45 économistes, la moitié d'entre eux estiment qu'elle interviendra entre le dernier trimestre de 2019 et le 2e trimestre 2020.

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