France: la recherche pharmaceutique sous-traitée à grande vitesse

France: la recherche pharmaceutique sous-traitée à grande vitesse
Le géant pharmaceutique Sanofi envisage de confier sa recherche dans les maladies infectieuses à un prestataire allemandERIC PIERMONT
pharmacie

Après les essais cliniques et la production, les groupes pharmaceutiques externalisent aussi leur recherche amont, celle de la découverte de nouvelles molécules: une stratégie d'entreprise financièrement logique, mais une pilule parfois amère pour les chercheurs concernés.

Sanofi a récemment dévoilé son intention de confier sa recherche dans les maladies infectieuses (hors vaccins), basée près de Lyon, à un prestataire allemand, Evotec, qui devrait reprendre la centaine de scientifiques du groupe dédiée à cette activité.

Le géant pharmaceutique français a justifié ce choix par son manque de "taille critique" dans ce domaine de recherche, qui inclut des maladies "négligées" - comprendre: peu rentables, comme la tuberculose, la malaria ou le chikungunya, ainsi que les antibiotiques.

La levée de boucliers des syndicats du groupe n'a pas tardé, mais Sanofi ne fera probablement pas machine arrière.

"L'industrie pharmaceutique, comme toute industrie financière, a horreur du risque. Elle a investi pendant des années dans des centres de recherche luxueux (...), mais pour peu d'innovations au final", déclare à l'AFP Philippe Genne, PDG d'Oncodesign, prestataire français de services pour la recherche pharmaceutique.

Près de 300 entreprises françaises, la plupart de taille modeste, opèrent dans ce secteur méconnu, celui que le jargon pharmaceutique appelle les "CROs" ("contract research organization services", en anglais).

Mais ces 300 sociétés pèsent ensemble 10.000 emplois et un chiffre d'affaires cumulé de un milliard d'euros, selon l'association des sociétés françaises de services et d'innovation (Afssi), qui les fédère depuis 2012.

Oncodesign a ainsi repris fin 2016 un centre de recherche du laboratoire britannique GSK dans l'Essonne, ainsi que sa cinquantaine de salariés.

- Gagner en flexibilité -

"L'innovation n'est pas dans les grandes structures, c'est même contre-indiqué", ajoute M. Genne, citant par exemple le manque d'efficacité des anciennes méthodes de recherche compartimentée par aires thérapeutiques.

Et "économiquement, le train de vie de l'industrie pharmaceutique n'était pas viable (...), ce n'est pas le pseudo-paradis dans lequel elle vivait", lâche-t-il.

Beaucoup d'industriels du médicament ont notamment tardé à prendre en interne le virage des biotechnologies dès le début des années 2000, alors même que les brevets protégeant leurs produits vedettes arrivaient bientôt à expiration.

Ces groupes rattrapent désormais leur retard en avalant des sociétés de biotechnologie, en rachetant leurs produits ou encore en sous-traitant certaines activités de recherche, préférant se concentrer sur le développement avancé et la commercialisation.

Les entreprises pharmaceutiques "sont en pleine refonte de leur modèle" et elles "s'intéressent à nos services car elles y trouvent un haut niveau de qualité, tout en gagnant en flexibilité", explique Craig Johnstone, directeur général du site d'Evotec à Toulouse, interrogé par l'AFP.

Basé à Hambourg (nord de l'Allemagne) et coté à la Bourse de Francfort, Evotec se considère comme le premier sous-traitant européen de la recherche amont. Il prévoit pour 2017 un chiffre d'affaires supérieur à 230 millions d'euros, soit une croissance fulgurante de plus de 40% sur un an.

- "On est devenu une épicerie" -

Evotec a récupéré en 2015 le centre de recherche de Toulouse de Sanofi - déjà - en reprenant aussi sur place 200 chercheurs du laboratoire français.

Ce site a depuis étendu ses services à d'autres clients pharmaceutiques du monde entier. Il compte aujourd'hui "370 salariés, dont 320 scientifiques environ, et nous recrutons encore cette année", selon M. Johnstone.

"Vu de l'extérieur, de jeunes chercheurs trouvent du boulot et c'est génial. Mais nous on voit qu'il y a de la perte" notamment en termes d'acquis sociaux, nuance une ex-Sanofi transférée chez Evotec à Toulouse, interrogée par l'AFP sous couvert d'anonymat.

"On est sur une politique de résultat, une logique beaucoup plus financière qu'avant: on est devenu une épicerie", déplore cette même source.

Par ailleurs, toutes les greffes ne prennent pas. Début 2016, l'américain Covance a ainsi lâché l'ancien site de recherche de Sanofi à Porcheville (Yvelines), qu'il avait récupéré en 2010 avec 190 employés du groupe français pour y mener des études de toxicologie.

"Covance avait reçu un site dont il n'avait pas grand-chose à faire (...). Ils sont partis, entre-temps ils avaient touché le crédit d'impôt recherche, c'était un festival d'inepties", résume M. Genne d'Oncodesign.

Vos commentaires