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Inquiétant: la quantité de données informatiques double tous les deux ans et "on arrive à saturation"

Des milliards de photos, vidéos et autres fichiers inondent véritablement l'univers numérique. Selon l'avis d'un spécialiste, "les choses devront changer" dans un avenir proche. Vous allez devoir modifier vos habitudes...

Chaque jour votre comportement génère des données informatiques.

Parfois elles sont ridiculement petites, de l'ordre du kilobyte (KB, soit 1.000 bytes). Par exemple, sans le savoir, en scannant votre badge pour prendre le métro à Bruxelles, l'heure et la date sont enregistrées dans un fichier informatique de la Stib, à des fins administratives ou commerciales.

Souvent, elles sont conséquentes. Exemple: vous filmez votre enfant qui marche pendant 1 minute 30 secondes, avec un smartphone récent. On parle du coup en megabyte (MB, soit 1.000.000 bytes). Cette vidéo pèsera 200 MB (selon un test que nous venons d'effectuer…). Vous la trouvez sympathique, et décidez de l'envoyer aux grands parents, parrain et marraine, qui la téléchargent puis l'enregistrent. En 10 minutes, on atteint le gigabyte (GB, soit 1.000.000.000 bytes) de données ont été générées…

Ces deux exemples de la vie quotidienne n'étonnent personne. Tout le monde, ou presque, le fait. Et c'est bien là le problème: la quantité de données numériques existantes ne cesse d'augmenter, et dans des proportions surréalistes.

 

Le double tous les deux ans

"En fait, elle double tous les deux ans", nous a expliqué Eric De Witte, un des managers pour la Belgique d'EMC, une énorme entreprise américaine de logiciels et de systèmes de stockage de données.

Il se base sur la 7e étude réalisée en collaboration avec IDC (une firme spécialisée dans les études de marché dans le domaine des télécom et technologies de l'information), et rendue publique il y a peu. "On a des chiffres, mais aussi des analyses, basées sur l'évolution de ces chiffres. L'augmentation des données générées dans le monde est exponentielle. En Belgique, ce qu'on constate chez nos clients, des entreprises, c'est que le besoin en stockage de données augmente de 30% par an, selon les secteurs d'activité".

 

Il y a 4,4 trillions de GB en ce moment

Au niveau mondial, les chiffres sont presque effrayants. A l'heure actuelle, on dénombre sur terre 4,4 trillions de GB de données, soit 4,4 milliards de milliards de GB. Mais vous l'imaginez, on construit et on vend chaque jour des millions de disques durs, clés USB, cartes mémoires…

L'étude prévoit donc qu'en 2020, il y ait dix fois plus de données, soit 44 milliards de milliards de GB dans le monde. Dans son résumé, elle intègre une image symbolique amusante. "Chaque année, la famille moyenne génère assez de données pour remplir 65 iPhone (de 32 GB). Faute d'adapter nos comportements, la même famille saturera aisément 318 iPhone en 2020", conclut l'étude, dont vous pouvez lire des extraits (en anglais) sur ce site.

 

Pourquoi cette augmentation exponentielle ?

Il y a deux raisons principales qui expliquent cette augmentation impressionnante de données numériques.

La première est certainement sociale: les gens capturent, consomment et partagent de plus en plus de données. Les réseaux sociaux y sont pour beaucoup. Il est probable que vous ne prendriez pas une certaine photo si vous n'aviez pas en tête de la montrer à vos amis sur Facebook.

Et quand vous l'envoyer par mail, elle est stockée dans la boîte de réception des destinataires, et donc à chaque fois dupliquée. Selon M. De Witte, "90% des 4,4 milliards de milliards de GB dans le monde sont… des photos et des vidéos".

La deuxième raison, c'est le progrès, qu'on n'arrête pas. Tout augmente tout le temps, dans le monde de plus en plus vaste des TIC, les technologies de l'information et de la communication.

La résolution de nos écrans, tout d'abord. Télévisions, ordinateurs… même les smartphones récents ont de beaux écrans Full HD. Pour remplir correctement ces écrans, les capteurs sont de plus en plus perfectionnés, les photos et vidéos sont de plus en plus belles et détaillées. Elles prennent donc de plus en plus de place. On dit qu'elles sont "de plus en plus lourdes".

L'amélioration des connections au réseau, ensuite. Que ce soit chez vous en Wi-Fi, ou dans la rue en 4G, les vitesses et les disponibilités de connexion encouragent cette tendance à partager davantage des fichiers de plus en plus gros.

Sans oublier l'émergence du "Cloud", qui consiste à stocker une copie de vos fichiers sur les serveurs de Dropbox, Google Drive, OneDrive, iCloud… etc. Même Belgacom vient de lancer un cloud plus ou moins belge (ils le seront en 2015, mais pour l'instant les serveurs sont en Finlande): 10 GB gratuits pour les clients, 30 GB pour 3€/mois.

Enfin, l'explosion des appareils connectés joue son rôle. "Aux Etats-Unis, par exemple, les compteurs électriques sont souvent reliés au réseau. Tous les quarts d'heure, ils envoient des points de mesure, qui sont conservés sur des serveurs à des fins administratives. Ces donnes ne pèsent rien comparées à une vidéo, mais imaginez les centaines de millions de compteurs, qui envoient des informations en flux continu… Pour l'instant, c'est peu, mais les objets connectés se multiplient: montre, chaussure, lave-linge, frigo… La taille des informations est limitée, mais le volume est immense", a poursuivi M. De Witte.

 

On fonce droit dans le mur

Ce qui est exceptionnel aujourd'hui, et un peu inquiétant, c'est que de l'aveu même d'un spécialiste du stockage de données, "on arrive à saturation: le volume de données grandit plus vite que les capacités de stockage".

L'étude d'IDC démontre qu'en 2013, la capacité de stockage disponible n'a pu absorber que 33% de l'univers numérique. Cette proportion tombera à 15% en 2020. Ce qui veut dire que deux tiers des données produites (comme des photos) finissent par être supprimée, faute de place. Ça n'a pas l'air grave, mais en réalité, il y a du gaspillage énergétique qui se chiffre en millions de mégawatts.

Eric De Witte compare la situation à celle d'un brasseur. "Imaginez qu'un producteur de bière sorte de plus en plus de bacs, mais n'agrandisse pas ses hangars pour les stocker. A un moment, il y a un problème, et il faut changer quelque chose…".

Pour l'instant, la solution aux problèmes est un peu basique. Monsieur tout le monde, tout comme les grandes entreprises, fait face à ses besoins croissants en espace de stockage… en achetant simplement plus de disques durs, ou des disques durs de plus grande capacité.

"Aujourd'hui, on trouve des disques durs externes de petites tailles, qui sont bon marché et d'un encombrement limité". En effet, pour 1 TB, soit pour 1.000 GB, vous ne payez plus qu'une soixantaine d'euros.

Cette augmentation de la densité de nos données numériques a un fameux inconvénient. "Aujourd'hui, on stocke tout sur un disque dur externe. Imaginez qu'il tombe en panne: vous ne perdez pas quelques photos, mais des milliers de documents, d'images et de vidéo".

 

Premier changement à venir: l'autorégulation

Vous l'avez compris: on arrive à saturation. Dans un avenir plus ou moins proche, les choses vont changer. Tout d'abord, au lieu d'entasser toujours plus de données dans des disques durs toujours plus grands, il faudra que nous changions notre mode de production frénétique de ces données.

Petite parenthèse: ce n'est pas vraiment de notre faute… Ce sont les progrès technologiques qui nous ont poussés au crime, comme le passage à la photographie et aux caméras numériques. "On ne réfléchit plus avant de prendre une photo. Aujourd'hui, tout le monde sort son smartphone et prend 36 clichés pour un oui ou pour un non".

Mais tout est une question d'argent, comme toujours. Si on avait des cartes SD de 256 MB dans nos appareils, on se limiterait à prendre une centaine de photos par voyage. Mais pour 15€, aujourd'hui, on s'offre une carte mémoire de 32 GB, de quoi stocker environ 10.000 photos !

Selon notre spécialiste de données numériques, "il va y avoir une autorégulation", dans quelques temps. Les gens produiront plus de données toujours plus lourdes, mais n'accepteront plus, à un moment, d'acheter davantage d'espace de stockage.
Pour reprendre son exemple, M. De Witte dit que "le brasseur qui n'a plus de place pour stocker ses bacs de bière va réduire sa production".

Il donne un exemple plus concret: "aujourd'hui, avec les décodeurs pour la télévision de Belgacom et de Voo, on doit limiter le nombre de films ou d'émissions qu'on enregistre, car le disque dur a une capacité limitée. Il faut gérer: effacer ce qu'on a déjà vu pour faire de la place".

Cette situation, on n'y est pas encore dans notre vie de tous les jours. "Mais on appliquera bientôt ce principe, quand on sera au pied du mur".

 

Deuxième changement: "streaming" au lieu de stockage

La deuxième révolution viendra de notre manière de consommer. Le principe du streaming va se généraliser au détriment du principe de téléchargement.

Pour faire simple, au lieu de télécharger une chanson sur iTunes (et de la stocker sur leur ordinateur) pour 1,29 €, les gens commencent à s'abonner à Spotify: pour 5€ par mois, ils peuvent écouter en illimité un répertoire de 20 millions de chansons, mais ne les stockent pas (ils les "streament": les données sont effacées après leur téléchargement).

"Bientôt, les gens vont sans doute opter pour un abonnement mensuel illimité à de la vidéo. Au lieu de remplacer leur DVD-thèque par des Blu-ray 4k, ou au lieu de télécharger des films qui pèsent de plus en plus lourd", poursuit Eric De Witte.

Plusieurs sociétés proposent déjà ce genre de services, qui se limitent beaucoup aux Etats-Unis pour le moment, avec Netflix par exemple. Ou Amazon et sa Fire TV, un boitier qui regroupe plusieurs services d'abonnement à de la VOD. Tout cela devrait débarquer chez nous, à terme.

Ce streaming a donc un grand avantage: on ne stocke pas la musique ou la vidéo. Elles sont consommées différemment: elles sont visionnées (ou écoutées) mais ne sont pas stockées.

 

Conclusion

Cela ne fait aucun doute: on produit trop de données numériques, que nous ne pouvons déjà plus gérer ni stocker. La taille de l'univers numérique double tous les deux ans, mais il sera multiplié par dix entre 2013 et 2020, passant de 4,4 milliards de GB à 44 milliards de GB.

L'étude d'IDC démontre en outre qu'en 2013, la capacité de stockage disponible n'a pu absorber que 33% de l'univers numérique. La proportion tombera à 15% en 2020.

Il apparaît de plus en plus clairement qu'à terme, le particulier va devoir réduire sa consommation d'information numérique. Un exercice délicat à notre époque, où le consommateur tient absolument à sa liberté. Un consommateur que l'on a, de plus, habitué à ne pas se soucier de la surproduction de données telles que les photos, vidéos, musiques, films et séries téléchargées, etc. 

Ce sera donc "en deux temps", selon Eric De Witte, un spécialiste d'une grande société internationale de stockage et de gestion de données. "D'abord, il y aura de l'autorégulation, car les gens n'auront plus assez d'espace de stockage. Ils vont apprendre à mieux gérer leur production et leur consommation de données. Puis (dans le cas de la musique, du cinéma ou de la télévision, NDLR), quand ils en auront marre d'être limités, ils opteront pour des services d'abonnement (de streaming), plutôt que de téléchargement. Des sociétés vont percevoir ce potentiel, et les utilisateurs payeront pour un service (abonnement Spotify, par exemple) plutôt que pour un produit (une chanson à télécharger sur iTunes, par exemple)".

 

Mathieu Tamginiau (Twitter: @mathieu_tam

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