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JaUbra, l'alternative à Uber dans les quartiers sensibles de Sao Paulo

Uber ne prend pas de courses dans certains quartiers difficiles de Sao Paulo ? Pas de problème, Alvimar da Silva a lancé sa propre application en misant sur des chauffeurs locaux qui n'ont pas peur de s'y aventurer.

Lui-même chauffeur de Uber pendant six mois, ce Brésilien de 50 ans est le créateur de JaUbra, qui compte une cinquantaine de chauffeurs proposant leurs services.

Dans son quartier de Brasilandia où vivent 265.000 personnes dans le nord de Sao Paulo, à 15 km du centre-ville, 30% des habitations sont des constructions précaires à flanc de colline, avec des ruelles tortueuses surplombées de fils électriques entremêlés.

Des endroits où les chauffeurs non avertis préfèrent ne pas se risquer.

"Les applications ont commencé à ignorer les courses dans les quartiers considérés comme à risque et difficiles d'accès. Mais pour nous, qui sommes d'ici, ça ne représente aucune difficulté", explique Alvimar da Silva, tout en klaxonnant légèrement pour saluer un voisin.

En raison des problèmes de violence, de connexion internet et de la mauvaise qualité des routes, de nombreux chauffeurs d'applications de transport refusent les courses à Brasilandia et dans d'autres quartiers sensibles de la périphérie de Sao Paulo.

Une équipe de l'AFP a constaté que le service d'Uber était indisponible à plusieurs endroits de Brasilandia et les habitants se plaignent du fait qu'il est impossible d'avoir recours à une application de nuit, la circulation nocturne étant encore plus risquée que de jour.

- En famille -

En 2017, quand il s'est rendu compte qu'Uber ne couvrait pas ces zones, Alvimar a imprimé 500 cartes de visite avec son numéro de téléphone et a commencé à les distribuer aux habitants, pour qu'ils puissent le contacter directement sur le service de messagerie Whatsapp en cas de besoin.

La demande était telle qu'il devait souvent repasser des courses à d'autres collègues chauffeurs de son quartier.

C'est ainsi qu'est née Ubra, une abréviation de la formule "Unidos da Brasilandia" (Unis à Brasilandia). Il a fini par changer de nom, appelant sa petite entreprise JaUbra pour éviter d'avoir un nom trop similaire à Uber.

"Ici, beaucoup d'endroits sont difficiles d'accès, y compris pour les transports publics, donc nous sommes devenus la seule option pour beaucoup de gens, surtout ceux qui doivent se rendre à des consultations médicales", explique Aline Landim, 29 ans, fille aînée d'Alvimar, qui a abandonné il y a deux ans son emploi dans la banque pour se dédier totalement à l'entreprise familiale.

Au début, son père travaillait depuis un garage, recevait des appels et tenait le registre des courses sur des feuilles de papier.

À présent, JaUbra dispose de sa propre application et s'apprête à en lancer une nouvelle: 500 chauffeurs seraient déjà intéressés, indique Alvimar da Silva.

L'entreprise vient de déménager dans de nouveaux locaux, dans un immeuble de la partie basse du quartier.

"Les gens pensent que pour entreprendre il faut avoir de l'argent, mais nous avons commencé de zéro. Nous avions juste un ordinateur, un téléphone et un garage cédé par un ami", raconte Aline Landim.

JaUbra a pris une nouvelle dimension grâce à une subvention de 32.000 réais (environ 7.300 euros) accordée par la mairie, dans le cadre d'un programme de soutien aux petits entrepreneurs, et à un emprunt de 20.000 réais (4.500 euros) contracté auprès d'un incubateur de startups.

L'entreprise prend 15% de commission sur les quelque 3.000 courses mensuelles qui ont lieu par son entremise, mais ce chiffre d'affaires permet tout juste de faire vivre Alvimar, sa fille et un de ses fils, qui y travaille aussi à temps complet.

- "Respect" -

La famille ne regrette aucunement d'avoir tenté l'aventure, même s'il est difficile d'entreprendre dans les quartiers périphériques d'une mégalopole de 12 millions d'habitants -- et même 20 millions pour l'ensemble de l'agglomération -- aux inégalités criantes, où l'espérance de vie peut varier de 23 ans selon les quartiers.

Brasilandia a beau être considéré comme le troisième quartier le plus violent de Sao Paulo, aucun chauffeur de JaUbra n'y a été braqué depuis un an.

"Depuis que j'ai adhéré à l'application, il ne m'est rien arrivé. Quand les gens voient l'autocollant JaUbra sur le pare-brise, ils se disent +il est du quartier+", explique Nelson Cobertino, un chauffeur originaire de Brasilandia.

"Personne ne nous embête, parce qu'on sait qu'on répond à une demande importante, alors on nous respecte", ajoute cet employé de banque qui arrondit ses fins de mois en effectuant quelques courses en dehors de ses heures de travail.

Uber, qui reconnaît que certaines courses peuvent être bloquées pour des raisons de sécurité, a annoncé récemment le lancement d'un projet pilote pour augmenter son offre dans les quartiers difficiles, en commençant par la favela d'Heliopolis, au sud de Sao Paulo.

Mais Alvimar ne craint pas la concurrence du géant américain. "Au début, personne ne pensait qu'on y arriverait, mais ça fait deux ans que nous sommes présents sur le marché", conclut-il.

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