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L'aide d'urgence de Trump aux agriculteurs, une manne aux effets pernicieux

L'aide d'urgence de Trump aux agriculteurs, une manne aux effets pernicieux
Boucher à Shanghai le 30 mai 2013. Smithfield, plus grande société américaine de l'industrie du porc, est la propriété d'un groupe chinoisPETER PARKS

Pour les agriculteurs américains affectés par la guerre commerciale, l'aide d'urgence de 12 milliards de dollars de l'administration Trump est un remède temporaire pouvant avoir des conséquences négatives et surprenantes.

"L'industrie du porc étant dominée par les très grosses entreprises aux Etats-Unis, il sera intéressant de voir si elles recevront des sommes d'argent importantes", remarque ainsi Chris Hurt, économiste spécialisé en agriculture à l'université Purdue, dans l'Indiana. "Smithfield, la plus grande d'entre elles, est la propriété d'un groupe chinois", relève-t-il.

Les détails du programme d'aide aux agriculteurs américains mis en difficulté par les représailles de certains pays aux taxes douanières imposées par les Etats-Unis n'ont pas encore été fixés.

L'administration Trump, en le présentant mercredi, a souligné qu'il était destiné aux producteurs de soja, de porc, de maïs et de produits laitiers, a priori les plus touchés par les tensions commerciales, ainsi qu'aux producteurs de sorghum, de blé, de coton, de fruits, de légumes, de riz et de boeufs.

Trois canaux principaux sont pour l'instant envisagés: des subventions directes aux agriculteurs, l'achat par le gouvernement de surplus distribués par la suite aux banques alimentaires et aux établissements scolaires, et des aides à la promotion des produits américains à l'étranger.

Le montant du programme est "sans précédent", affirme Joseph Glauber, économiste pour l'Institut de recherche sur les programmes alimentaires dans le monde (Ifpri).

Mais son efficacité reste, à ses yeux, limitée.

- Poursuites à l'OMC? -

Les agriculteurs américains reçoivent environ 20 milliards de dollars d'aides par an du gouvernement, via divers programmes. Ils sont à ce titre "déjà couverts en partie".

Une telle aide d'urgence crée surtout, selon lui, "un risque moral": "Si vous soulagez les producteurs maintenant, cela n'incite pas à trouver rapidement une résolution aux conflits commerciaux".

Or, "les pertes à long terme de certains marchés à l'étranger sont bien plus importantes que ce programme unique de dédommagement", avance-t-il.

Beaucoup craignent notamment que les clients chinois, qui achètent actuellement un tiers du soja américain, se détournent de plus en plus de leurs fournisseurs traditionnels américains pour se tourner vers le Brésil et qu'il sera ensuite compliqué de les reconquérir.

Certes d'autres marchés pourraient prendre le relais, comme l'Union européenne qui a promis mercredi d'acheter plus de soja. "Mais deux tiers du soja échangé dans le monde vont en Chine", rappelle Joseph Glauber.

Autre "risque moral" de ce genre de programme, selon lui: les autres secteurs touchés par les sanctions commerciales pourraient à leur tour réclamer une aide.

"Qu'en est-il des utilisateurs d'acier et d'aluminium? Des autres biens qui sont ciblés par nos concurrents étrangers?", interroge le chef des démocrates au Sénat Chuck Schumer, en déplorant que le président Trump semble "choisir des gagnants et des perdants".

- Paiements rapides -

La crainte d'un chambardement à grande échelle des échanges agricoles dans le monde est largement relayée par les grandes organisations agricoles américaines, qui sont nombreuses à avoir brandi mardi à l'annonce du programme le mantra "On veut du commerce, pas de l'assistance", tandis que plusieurs observateurs ont comparé l'aide d'urgence à "un pansement sur une jambe de bois".

Pour l'instant, "on ne sait vraiment pas comment l'argent sera distribué", mais contrairement aux programmes d'aide déjà en place, "les paiements devraient être rapides, versés directement aux agriculteurs, et basés sur les chiffres de production de cette année", anticipe Chad Hart, professeur d'économie à l'Iowa State University.

"Cela ne devrait pas bouleverser outre-mesure les prix sur les marchés puisque les récoltes sont déjà entamées et que les agriculteurs ne peuvent plus ajuster leurs semis en fonction des aides", souligne-t-il. "Cela n'est pas forcément le cas pour l'élevage."

Chris Hurt, l'économiste de Purdue University, craint surtout pour sa part que les agriculteurs ne choisissent d'investir l'argent reçu directement dans l'achat de terrain, ce qui pourrait faire grimper le prix de la terre.

Et en fonction de la façon dont sera distribuée l'aide, "les Européens ou les Canadiens pourraient vouloir saisir l'Organisation mondiale du commerce (OMC) s'ils estiment que les subventions dépassent la limite autorisée par l'organisation", remarque-t-il.

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