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La cristallerie Baccarat, joyau du luxe français, en quête d'investissements

La cristallerie Baccarat, joyau du luxe français, en quête d'investissements
Des créations de Baccarat exposées dans une boutique à NancyJEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN
Chine

Les salariés de la prestigieuse cristallerie de luxe Baccarat, fondée en 1754 en Meurthe-et-Moselle, s'inquiètent du retard pris dans le rachat de l'entreprise par un fonds chinois qui pénalise son développement déjà obéré par des investissements insuffisants.

Installée dans une commune de 4.500 habitants de la vallée de la Meurthe, la manufacture créée par Louis XV il y a 250 ans, est réputée dans le monde entier pour ses articles de table, objets de décoration, luminaires et bijoux.

La femme d'affaires chinoise Coco Chen, grande collectionneuse de ces objets luxueux sculptés dans du cristal avec un savoir-faire patrimonial, a racheté avec son fonds d'investissement Fortune Fountain Capital (FFC) la prestigieuse marque - valorisée à 185 millions d'euros - en octobre 2017.

Le contrat d'acquisition porte, pour 164 millions d'euros, sur 88,8% du capital de Baccarat, détenus par les deux principaux actionnaires américains, Starwood Capital Group et L.Catterton.

Six mois plus tard, la vente n'est toujours pas finalisée: l'autorité des marchés chinois n'a pas délivré d'autorisation pour le transfert des fonds.

"Ce blocage fait que la stratégie gagnante de Baccarat ne se met pas en place et que l'entreprise continue de végéter", s'inquiète Didier Guyot, expert comptable mandaté par les instances représentatives de la manufacture.

La cristallerie de luxe qui emploie 500 salariés, a enregistré en 2017 un résultat net de 3,4 millions d'euros pour un chiffre d'affaires de 146 millions d'euros. Le bénéfice dégagé en 2016 s'élevait à 2,2 millions d'euros et le chiffre d'affaires à 148 millions d'euros, après une perte en 2015.

- Manque d'investissements -

"Ce n'est pas la croissance d'une entreprise de luxe", soupire Eric Rogue, représentant CGT. "Il y a une opportunité. On est une marque de luxe qui peut avoir un développement supérieur à celui qu'on a à l'heure actuelle", observe-t-il, regrettant que le chiffre d'affaires plafonne aux alentours de 150 millions d'euros depuis cinq ans.

"L'entreprise devrait être au minimum à 500 millions d'euros et je ne vois pas ce qui l'empêche d'être à un milliard d'euros", affirme Didier Guyot, l'expert comptable.

"La cristallerie a végété dans une période où le luxe a explosé à l'échelle mondiale", faute d'investissements suffisants, précise-t-il.

Selon lui, Baccarat a raté le virage du e-commerce, a manqué de créativité dans le renouvellement de ses produits, n'a quasiment pas élargi son portefeuille de clients à l'étranger, notamment en Asie, et a peu investi dans la promotion de la marque.

Contrôlé depuis 2005 par Starwood Capital, un fonds américain spécialisé dans l'immobilier, après le rachat à la famille Taittinger de la Société du Louvre, le cristallier lorrain a vu les investissements s'amenuiser.

"Starwood a racheté le groupe pour le revendre à la découpe et faire une plus-value, pas pour développer Baccarat", dénonce Eric Rogue.

Dans un territoire marqué par la pauvreté et "un taux de chômage plus important que dans le reste du département, on a besoin que le pôle industriel continue à vivre et à être un repère économique", souligne Pascal Deboy, secrétaire général de l'union départementale de la CGT.

La situation de la cristallerie illustre "un manque d'ambition industrielle" en France, notait le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez, en visite à la fédération départementale en avril.

"Quand on a un joyau comme Baccarat, ça devrait intéresser du monde: tous ceux qui parlent du prestige de la France. L'Etat doit aider à porter ces projets", a-t-il plaidé.

Le projet du nouvel actionnaire chinois - qui prévoit 20 à 30 millions d'euros d'investissements à court terme, et peut-être 50 millions d'euros à moyen terme - porte sur la densification du réseau de distribution et la conquête des marchés émergents, en particulier aux Etats-Unis, principal marché du luxe, et en Asie.

Les syndicats ont de leur côté rédigé un projet qui évoque l'ouverture de magasins, la diversification des produits et la création d'un lieu de formation pour pérenniser le savoir-faire spécifique de la cristallerie.

L'assemblée générale annuelle des actionnaires est prévue le 29 juin. "La direction générale espère que les Chinois seront autour de la table ce jour-là", croit savoir M. Rogue.

La direction de Baccarat n'a pas souhaité s'exprimer.

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