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La mission impossible de la Banque du Japon

La mission impossible de la Banque du Japon
Le siège de la Banque du Japon, le 11 mai 2015 à TokyoYOSHIKAZU TSUNO

Quand Haruhiko Kuroda prend les rênes de la Banque du Japon (BoJ) au printemps 2013, Sayuri Shirai, membre du comité monétaire, savoure le vent de renouveau qui souffle sur une institution endormie.

Plus de cinq ans ont passé, Mme Shirai a désormais quitté le navire mais elle continue à suivre attentivement les méandres d'une politique devenue illisible à ses yeux: la BoJ, qui a de nouveau reconduit son arsenal mercredi, n'a toujours pas réussi son pari de revigorer l'inflation. Et pourtant...

- Acte I: le 'bazooka' -

Lorsqu'il arrive à la tête d'une BoJ submergée par un flot de critiques, l'audacieux M. Kuroda bouscule. Il est, après le Premier ministre Shinzo Abe, le second acteur des "abenomics", stratégie de relance très médiatisée.

"C'était une période très excitante, une très bonne expérience", se souvient Mme Shirai.

La BoJ intensifie alors son programme d'assouplissement quantitatif et qualitatif (QQE). But: en finir une fois pour toutes avec la déflation dans laquelle s'enlise la troisième économie du monde.

Au diable les annonces sur les taux directeurs, la priorité est désormais aux rachats massifs d'actifs, même risqués, pour inonder les circuits financiers de liquidités afin de stimuler le crédit et par là-même la consommation.

"Je pense que c'était nécessaire et je suis heureuse que nous ayons obtenu des résultats", confie Mme Shirai. En effet, la Bourse s'envole, le yen plonge face au dollar, dopant les profits des entreprises exportatrices.

- Acte II: les taux négatifs -

"M. Kuroda croyait profondément aux mérites du QQE: il pensait vraiment" pouvoir parvenir à 2% d'inflation en deux ans, souligne l'économiste de 55 ans. Mais à partir d'avril 2015, il ne cessera de repousser l'échéance, carrément abandonnée cette année.

Dans ce combat désespéré contre la déflation, la BoJ a commis, selon elle, une grosse erreur en instaurant début 2016, contre toute attente, des taux négatifs pour dissuader les banques de laisser dormir de l'argent dans ses coffres.

"Je me suis fermement opposée à cette mesure, j'étais très en colère. Les banques étaient sous le choc et pas prêtes du tout, cela a aussi eu un effet négatif sur les consommateurs", raconte-t-elle.

"Ce fut un désastre", assène Sayuri Shirai qui partira peu de temps après.

Depuis cette décision, la BoJ s'évertue à tenter de rectifier le tir, tout en cherchant une porte de sortie à une politique à bout de souffle, décrypte la professeure de l'université Keio de Tokyo.

- Acte III: normalisation en douce -

Officiellement M. Kuroda répète, encore et encore, sa détermination à "continuer aussi longtemps que nécessaire", même si l'offensive ne pourra pas "durer éternellement", a-t-il admis mercredi.

Dans les faits, le rythme de rachat d'actifs s'est fortement ralenti après la réorientation en septembre 2016 de la politique pour éviter une baisse trop prononcée du rendement des titres financiers.

La BoJ, confrontée à une "raréfaction" des bons du Trésor, "a débuté la normalisation à ce moment-là mais sans le dire ouvertement" pour ne pas provoquer de remous sur les marchés, et son message est alors "devenu indéchiffrable", estime Mme Shirai.

Rebelote en juillet dernier: de nouveau, la banque centrale japonaise a procédé à des ajustements ouvrant en réalité la voie à un resserrement, ajoute-t-elle, parlant de "camouflage".

A l'origine, la BoJ voulait, selon des rumeurs, aller plus loin et envisageait de relever les taux dès cette année mais a abandonné l'idée face à la faiblesse de l'inflation bloquée en deçà de 1%.

- Acte IV: "l'impasse" -

"C'est l'héritage de presque deux décennies de déflation ou désinflation" et aussi le résultat du déclin démographique, analyse Shigeto Nagai, d'Oxford Economics.

Les entreprises ont peur de perdre des clients si elles augmentent leurs prix. Quant aux consommateurs, les plus âgés affectionnent les bas de laine, tandis que les plus jeunes épargnent par anxiété pour un avenir grevé par les dépenses sociales, explique l'expert.

Donc, faute de réformes de fond, "l'inflation n'atteindra pas 2%, même au-delà de 2021".

En attendant, la BoJ est "dans l'impasse: elle ne peut pas franchement resserrer, ni assouplir davantage. Elle n'a d'autre choix que de s'en tenir à sa politique actuelle mais l'inflation n'augmentera pas tandis que la situation financière du pays se dégrade", résume M. Nagai.

Car la BoJ a accumulé un montant colossal d'actifs au fil des années, une somme quasi équivalente au produit intérieur brut (PIB) nippon. "Sera-t-il possible un jour de réduire à zéro les actifs rachetés? Je ne sais pas comment", souffle Mme Shirai.

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